REFLEXIONS ACTUELLES
Par le professeur Dominique Ngoïe Ngalla qui nous livre ses réflexions sur le monde d'aujourd'hui : de l'Afrique des ethnies à la France au seuil de la sixième république, de la complexité des enjeux politiques aux péripéties du fait religieux, nous découvrons sous la plume de cet homme de lettres l'âme du poète qui rêve d'un autre monde, mais n'oublie ni les brûlures de l'histoire ni la dure réalité du temps présent...
dimanche, juin 28, 2009
Intellectuels vermoulus d'Afrique: la trahison des clercs
« Réservoir d’amour et de révolte » comme dit l’autre, les intellectuels sont de par leurs combats la conscience éclairée de leur temps. A la façon du taon ils viennent importuner par les sujets qu’ils soulèvent ; ils dénoncent ce qui ne va pas, touchent où ça fait le plus mal, porteurs d’un évangile de vérité que personne (surtout les puissants) ne veut entendre.
Les habitudes ont la peau dure dit-on, on ne les chasse pas facilement. Comme l’Evangile du Christ, celui des intellectuels a du mal à passer, mais à force de persévérance, petit à petit, leurs exhortations se font entendre et prennent place.
Ils sont la lanterne des peuples, dont ils sont une sorte de conscience d’avant-garde, et leur mission est de les sortir, comme disait Victor Hugo, de la torpeur ou le maintiennent le mensonge et la propagande, la peur, la lâcheté, la compromission, la facilité. Proches de tous les hommes par vocation, ils comprennent l’universalité de la condition humaine et entendent sans grand besoin de traduction les attentes de ces bonnes âmes populaires remplies d’altruisme et de générosité.
Amis du beau, du juste et du vrai, ils ont été menés, par leurs interrogations sur le monde et les actions des hommes, à lire ceux-là bien nombreux qui se sont illustrés à penser l’homme, fussent-ils philosophes, poètes, figures religieuses. La fréquentation de ces princes de la sagesse a fait d’eux des aristocrates de l’esprit. Cette caste de gens à vrai dire un peu dérangés, comme ailleurs à force d’abstraction, a ceci de supérieur qu’ils résistent mieux aux sirènes de l’avoir et du paraître. Ils se contentent de développer leur être. Vanité des vanités tout est vanité disait le Christ, ils le savent bien. Avantages matériels et monétaires, positions administratives et politiques, voluptés de la vie, tous ces petits diables ne sauraient les tenter.
Racontant une anecdote au sujet de Caton que les intellectuels considèrent comme un modèle de vertu et d'abnégation, Sénèque nous dit que ce dernier « ne lutta point contre des bêtes féroces, exercice digne d’un chasseur et d’un rustre ; il ne poursuivit point de monstres avec le fer et le feu, et ne vécut pas où l’on put croire qu’un homme portât le ciel sur ses épaules : déjà on avait secoué le joug de l’antique crédulité et le siècle était parvenu au plus haut degré de lumières. Caton fit la guerre à l’intrigue, ce monstre à mille formes, au désir illimité du pouvoir ; que le monde entier partagé entre trois hommes n’avait pu rassasier, aux vices d’une cité dégénérée et s’affaissant sur sa propre masse. »
Ils se consoleront des douleurs de l’exil, des emprisonnements arbitraires , et en reviendront encore plus critiques. « Je suis ce voltigeur, ce bretteur, ce mitrailleur des imbécilités d’autrui, cet indomptable qui ne recule, jamais, devant les risques d’aucun combat » disait l'un d'entre eux.
De tout temps tourment des dirigeants et autres puissants, sous certaines latitudes ils se battent désormais pour en devenir non seulement les amis, mais aussi les pantins. La volonté de plaire au pouvoir et à la pseudo-bourgeoisie, laquelle fait les renommées et dispense les honneurs, devient la norme. Quand bien même les principes pour lesquels ils se sont engagés et qu’autrefois on les vit défendre avec véhémence, sont menacés, bafoués, ignorés, piétinés, ils n’alertent plus à l’instar de Voltaire, Hugo, Zola et plus tard Sartre et Aron, Césaire, Mongo Beti, etc.
Les intellectuels africains sont devenus complaisants. Des morts au Darfour, des journalistes arrêtés, des actes de Xénophobie ? Il faut attendre la voix des radios internationales pour porter l’alerte et ainsi ameuter l’opinion. Le cas de Moussa Kaka par exemple ne date d’il y’a vingt ans. Il y'a plus de soixante ans Julien Benda auteur de "La trahison des clercs", regrettant lui aussi la dérive de ces gens libres par vocation, constatait que "les hommes dont la fonction est de défendre les valeurs éternelles et désintéressées, comme la justice et la raison; que j'appelle les clercs, ont trahi leur fonction au profitau profit d'intérêts pratiques."
Chez nous tous ceux qui de par leur formation avait vocation à porter le manteau de l’intellectuel, bon nombre d’entre eux du moins, n’ont pas rallié les rangs. Pusillanimes le combat les effraie, ils préfèrent les 4x4 de luxe, les bureaux climatisés et les alcôves des palais. Intégrer un ministère, diriger un cabinet, tel est leur rêve. Eclairer la jeunesse, matière première la plus importante pour tout pays ne paie pas. Pourquoi s’en contenter. Il est n’est pas aisé de résister aux tentations de l’argent et autres facilités. Nous croyions que les belles et grandes choses se conquéraient dans les difficultés. Balivernes !
Une fois de telles personnes dans la poche de princes régnant avec incurie, c’est le peuple qui se retrouve bâillonné, ses portes-parole ont perdu la voix, leur gorge est remplie de douceurs difficiles à cracher.
C’est pourtant dans ces sociétés en pleine décadence qu’on devrait se faire un devoir de tous les instants de rappeler ou d’indiquer une meilleure façon de conduire les affaires. Avec leur sensibilité exacerbée les intellectuels sont plus violemment attirés par l’expression politique que leurs contemporains. Malheureusement, du prestige tiré de leur condition, ils ignorent la contrepartie : pousser par leur engagement et leur force de proposition leurs pays vers l’avant toujours.
Que font ils de ce feu dont ils sont normalement porteurs qui les pousse quelquefois jusqu’à se séparer d’amitiés au nom de la défense de leurs idéaux (Sartre et Aron, Erasme et ses amis réformistes en sont des exemples). Ici il s’est éteint ce feu, arrosé par la logique défaitiste du « Essala nini, makambo eza bongo », entendez, « qu’est ce que ça peut bien faire, c’est ainsi que vont les choses ». Sacrilège ! penser ainsi lorsque le peuple a faim, n’est pas soigné, les enfants ne sont plus éduqués! « Seigneur, ôte nous ces fléaux, pardonnes nous nos offenses si c’est de punition dont il s’agit » doit se dire le pauvre peuple depuis longtemps tourné vers l’au-delà pour soulager ses souffrances terrestres. Nos intellectuels sont des défroqués.
Philippe Ngalla-Ngoïe.
Les habitudes ont la peau dure dit-on, on ne les chasse pas facilement. Comme l’Evangile du Christ, celui des intellectuels a du mal à passer, mais à force de persévérance, petit à petit, leurs exhortations se font entendre et prennent place.
Ils sont la lanterne des peuples, dont ils sont une sorte de conscience d’avant-garde, et leur mission est de les sortir, comme disait Victor Hugo, de la torpeur ou le maintiennent le mensonge et la propagande, la peur, la lâcheté, la compromission, la facilité. Proches de tous les hommes par vocation, ils comprennent l’universalité de la condition humaine et entendent sans grand besoin de traduction les attentes de ces bonnes âmes populaires remplies d’altruisme et de générosité.
Amis du beau, du juste et du vrai, ils ont été menés, par leurs interrogations sur le monde et les actions des hommes, à lire ceux-là bien nombreux qui se sont illustrés à penser l’homme, fussent-ils philosophes, poètes, figures religieuses. La fréquentation de ces princes de la sagesse a fait d’eux des aristocrates de l’esprit. Cette caste de gens à vrai dire un peu dérangés, comme ailleurs à force d’abstraction, a ceci de supérieur qu’ils résistent mieux aux sirènes de l’avoir et du paraître. Ils se contentent de développer leur être. Vanité des vanités tout est vanité disait le Christ, ils le savent bien. Avantages matériels et monétaires, positions administratives et politiques, voluptés de la vie, tous ces petits diables ne sauraient les tenter.
Racontant une anecdote au sujet de Caton que les intellectuels considèrent comme un modèle de vertu et d'abnégation, Sénèque nous dit que ce dernier « ne lutta point contre des bêtes féroces, exercice digne d’un chasseur et d’un rustre ; il ne poursuivit point de monstres avec le fer et le feu, et ne vécut pas où l’on put croire qu’un homme portât le ciel sur ses épaules : déjà on avait secoué le joug de l’antique crédulité et le siècle était parvenu au plus haut degré de lumières. Caton fit la guerre à l’intrigue, ce monstre à mille formes, au désir illimité du pouvoir ; que le monde entier partagé entre trois hommes n’avait pu rassasier, aux vices d’une cité dégénérée et s’affaissant sur sa propre masse. »
Ils se consoleront des douleurs de l’exil, des emprisonnements arbitraires , et en reviendront encore plus critiques. « Je suis ce voltigeur, ce bretteur, ce mitrailleur des imbécilités d’autrui, cet indomptable qui ne recule, jamais, devant les risques d’aucun combat » disait l'un d'entre eux.
De tout temps tourment des dirigeants et autres puissants, sous certaines latitudes ils se battent désormais pour en devenir non seulement les amis, mais aussi les pantins. La volonté de plaire au pouvoir et à la pseudo-bourgeoisie, laquelle fait les renommées et dispense les honneurs, devient la norme. Quand bien même les principes pour lesquels ils se sont engagés et qu’autrefois on les vit défendre avec véhémence, sont menacés, bafoués, ignorés, piétinés, ils n’alertent plus à l’instar de Voltaire, Hugo, Zola et plus tard Sartre et Aron, Césaire, Mongo Beti, etc.
Les intellectuels africains sont devenus complaisants. Des morts au Darfour, des journalistes arrêtés, des actes de Xénophobie ? Il faut attendre la voix des radios internationales pour porter l’alerte et ainsi ameuter l’opinion. Le cas de Moussa Kaka par exemple ne date d’il y’a vingt ans. Il y'a plus de soixante ans Julien Benda auteur de "La trahison des clercs", regrettant lui aussi la dérive de ces gens libres par vocation, constatait que "les hommes dont la fonction est de défendre les valeurs éternelles et désintéressées, comme la justice et la raison; que j'appelle les clercs, ont trahi leur fonction au profitau profit d'intérêts pratiques."
Chez nous tous ceux qui de par leur formation avait vocation à porter le manteau de l’intellectuel, bon nombre d’entre eux du moins, n’ont pas rallié les rangs. Pusillanimes le combat les effraie, ils préfèrent les 4x4 de luxe, les bureaux climatisés et les alcôves des palais. Intégrer un ministère, diriger un cabinet, tel est leur rêve. Eclairer la jeunesse, matière première la plus importante pour tout pays ne paie pas. Pourquoi s’en contenter. Il est n’est pas aisé de résister aux tentations de l’argent et autres facilités. Nous croyions que les belles et grandes choses se conquéraient dans les difficultés. Balivernes !
Une fois de telles personnes dans la poche de princes régnant avec incurie, c’est le peuple qui se retrouve bâillonné, ses portes-parole ont perdu la voix, leur gorge est remplie de douceurs difficiles à cracher.
C’est pourtant dans ces sociétés en pleine décadence qu’on devrait se faire un devoir de tous les instants de rappeler ou d’indiquer une meilleure façon de conduire les affaires. Avec leur sensibilité exacerbée les intellectuels sont plus violemment attirés par l’expression politique que leurs contemporains. Malheureusement, du prestige tiré de leur condition, ils ignorent la contrepartie : pousser par leur engagement et leur force de proposition leurs pays vers l’avant toujours.
Que font ils de ce feu dont ils sont normalement porteurs qui les pousse quelquefois jusqu’à se séparer d’amitiés au nom de la défense de leurs idéaux (Sartre et Aron, Erasme et ses amis réformistes en sont des exemples). Ici il s’est éteint ce feu, arrosé par la logique défaitiste du « Essala nini, makambo eza bongo », entendez, « qu’est ce que ça peut bien faire, c’est ainsi que vont les choses ». Sacrilège ! penser ainsi lorsque le peuple a faim, n’est pas soigné, les enfants ne sont plus éduqués! « Seigneur, ôte nous ces fléaux, pardonnes nous nos offenses si c’est de punition dont il s’agit » doit se dire le pauvre peuple depuis longtemps tourné vers l’au-delà pour soulager ses souffrances terrestres. Nos intellectuels sont des défroqués.
Philippe Ngalla-Ngoïe.
lundi, juin 15, 2009
L'avenir démocratique de l'Afrique problématique à court et à moyen terme
L’espoir démocratique suscité au soir du retrait des forces coloniales s’était vite mué en frustrations amères. On peut évaluer celles-ci au regret du petit peuple des villages et des bidonvilles de feue la colonisation, pourtant encore bien présente à leur mémoire. « Quand, disent les pauvres gens, l’indépendance finira-t-elle? » C’est que, champions de l’arnaque et prédateurs sans vergogne, les régimes politiques qui prirent la relève de la colonisation, moins le désordre, héritèrent de celle-ci ses pratiques funestes de gestion économique.
Instaurés par de jeunes gens sans expérience politique et peu vertueux pour la plupart d’entre eux, le socialisme et le marxisme ajoutèrent au désordre de l’ethnocentrisme libéré par le départ du colonisateur. Refusant de faire le jeu d’une seule ethnie de celles qui composaient le territoire de la colonie, celui-ci en avait, en effet, neutralisé le venin en les muselant toutes. Incapables d’élaborer un projet de société sensé pour leur Etat pluriethnique et de s’y tenir, les hommes politiques africains venus des ethnies ont le génie funeste de l’organisation du désordre comme moyen de gestion des affaires. La démocratie c’est quand même l’espace social de la réflexion permanente pour trouver le meilleur moyen pour un vivre ensemble le moins heurté possible, sans pour autant museler les libertés.
Au lendemain du discours fameux de La Baule, un vent de démocratisation parcourut l’Afrique entière, soutenu par la promesse du Président de la république française d’accompagner financièrement les efforts des pays qui accepteraient d’instaurer des régimes démocratiques. Les élans des commencements retombèrent bien vite. Les politiciens africains firent en effet vite l’expérience que, pratiquée à la lettre la démocratie n’était pas rentable pour eux. Ils avaient envie de durer au pouvoir, pour la vie si besoin ; ce que n’autorise pas le jeu démocratique sauf si des qualités exceptionnelles du détenteur légitime du pouvoir l’imposent au choix de ses concitoyens. Comme Périclès dans l’Athènes du Ve siècle. Or de tels hommes aux qualités et aux mérites exceptionnels ne sont pas apparus. Mandela est passé comme un météore. Seulement des hommes dotés d’un appétit exceptionnel du pouvoir et doués pour la manipulation. C’est un bien piètre génie, et malfaisant.
Le retour au parti unique faisant ringard et appelant bientôt la réprobation de l’Occident qui a gardé un œil sur l’Afrique, il fallait jouer le jeu tout en se moquant pas mal de la démocratie. C’est ainsi que sous le label démocratique, sont apparus des régimes à la vérité dictatoriaux où la peur et l’intimidation sont les grands moyens de la gestion des affaires. Intimidation d’une opposition qui n’existe que pour le principe, et dont, de toute façon, les consciences sont achetées. Mais existe-t-il une saine démocratie vénale ? Rétrécissement croissant de l’espace public d’expression où en démocratie en principe le citoyen se façonne et se libère, bref, revendique et conquiert ses droits.Peut-on parler de démocratie là où sans mandat du peuple souverain, des groupes s’octroient des droits qui les placent au dessus du peuple souverain moqué et floué ?
Dans les démocraties africaines le groupe culturel d’appartenance du détenteur du pouvoir, et bien entendu sa famille biologique apparaissent comme les dépositaires légitimes du pouvoir du peuple dont ils se réclament sans vergogne. Ils se croient habilités à parler en son nom, et bien entendu, en réclament tous les privilèges. Les démocraties africaines sont des démocraties ethniques. La différence les effarouche. Elles rêvent d’une homogénéité de l’espace politique qui se ferait sous la forme de l’identité ethnique. C’est pourquoi le détenteur du pouvoir a pour assise de ce pouvoir le groupe culturel auquel il appartient. Il l’instrumentalise pour son maintien au pouvoir. Et comme il a peur du vote du peuple, il dresse son groupe d’appartenance contre ce peuple constitué par les autres groupes, qui du coup deviennent ses adversaires politiques, presque ses ennemis. Voila pourquoi il convainc son groupe d’appartenance de l’hostilité de ces autres groupes, qu’il lui montre en permanence complotant contre lui. Le chef d’état africain est un partisan ethnocentriste qui gouverne et se maintient au pouvoir par le spectre de la guerre civile qu’il agite en permanence. L’horreur de la guerre dans les pays où elle a pu avoir lieu, rend alors les populations dociles et les dispose peu à revendiquer leurs droits bafoués.
Des progrès de la démocratie en Afrique sont impossibles ou du moins difficiles, si on ne tient compte d’un paramètre : la complexité culturelle des Etats africains. Impossible ou du moins difficile de parvenir à leur harmonisation si on ne trouve des mécanismes de régulation de leur différences, source permanente de conflits. Impossible si des valeurs et idéaux communs ne sont trouvés et des institutions librement mises en place. Impossible si aucune autorité politique ou morale, morale et politique ne veille à leur respect. Impossible tant qu’il existera des gens ou des groupes de gens qui ne se sentent pas concernés par la loi que le peuple souverain s’est donnée. Impossible enfin aussi longtemps que les politiques africains n’auront pas, un minimum le sens de l’Etat souverain qu’ils confondent avec leur patrimoine personnel. Mais la démocratie est un processus, une éthique de la liberté et du comment vivre ensemble. Seule une saine éducation la promet et la promeut.
Dominique Ngoïe-Ngalla, Philippe Ngalla-Ngoïe.
Instaurés par de jeunes gens sans expérience politique et peu vertueux pour la plupart d’entre eux, le socialisme et le marxisme ajoutèrent au désordre de l’ethnocentrisme libéré par le départ du colonisateur. Refusant de faire le jeu d’une seule ethnie de celles qui composaient le territoire de la colonie, celui-ci en avait, en effet, neutralisé le venin en les muselant toutes. Incapables d’élaborer un projet de société sensé pour leur Etat pluriethnique et de s’y tenir, les hommes politiques africains venus des ethnies ont le génie funeste de l’organisation du désordre comme moyen de gestion des affaires. La démocratie c’est quand même l’espace social de la réflexion permanente pour trouver le meilleur moyen pour un vivre ensemble le moins heurté possible, sans pour autant museler les libertés.
Au lendemain du discours fameux de La Baule, un vent de démocratisation parcourut l’Afrique entière, soutenu par la promesse du Président de la république française d’accompagner financièrement les efforts des pays qui accepteraient d’instaurer des régimes démocratiques. Les élans des commencements retombèrent bien vite. Les politiciens africains firent en effet vite l’expérience que, pratiquée à la lettre la démocratie n’était pas rentable pour eux. Ils avaient envie de durer au pouvoir, pour la vie si besoin ; ce que n’autorise pas le jeu démocratique sauf si des qualités exceptionnelles du détenteur légitime du pouvoir l’imposent au choix de ses concitoyens. Comme Périclès dans l’Athènes du Ve siècle. Or de tels hommes aux qualités et aux mérites exceptionnels ne sont pas apparus. Mandela est passé comme un météore. Seulement des hommes dotés d’un appétit exceptionnel du pouvoir et doués pour la manipulation. C’est un bien piètre génie, et malfaisant.
Le retour au parti unique faisant ringard et appelant bientôt la réprobation de l’Occident qui a gardé un œil sur l’Afrique, il fallait jouer le jeu tout en se moquant pas mal de la démocratie. C’est ainsi que sous le label démocratique, sont apparus des régimes à la vérité dictatoriaux où la peur et l’intimidation sont les grands moyens de la gestion des affaires. Intimidation d’une opposition qui n’existe que pour le principe, et dont, de toute façon, les consciences sont achetées. Mais existe-t-il une saine démocratie vénale ? Rétrécissement croissant de l’espace public d’expression où en démocratie en principe le citoyen se façonne et se libère, bref, revendique et conquiert ses droits.Peut-on parler de démocratie là où sans mandat du peuple souverain, des groupes s’octroient des droits qui les placent au dessus du peuple souverain moqué et floué ?
Dans les démocraties africaines le groupe culturel d’appartenance du détenteur du pouvoir, et bien entendu sa famille biologique apparaissent comme les dépositaires légitimes du pouvoir du peuple dont ils se réclament sans vergogne. Ils se croient habilités à parler en son nom, et bien entendu, en réclament tous les privilèges. Les démocraties africaines sont des démocraties ethniques. La différence les effarouche. Elles rêvent d’une homogénéité de l’espace politique qui se ferait sous la forme de l’identité ethnique. C’est pourquoi le détenteur du pouvoir a pour assise de ce pouvoir le groupe culturel auquel il appartient. Il l’instrumentalise pour son maintien au pouvoir. Et comme il a peur du vote du peuple, il dresse son groupe d’appartenance contre ce peuple constitué par les autres groupes, qui du coup deviennent ses adversaires politiques, presque ses ennemis. Voila pourquoi il convainc son groupe d’appartenance de l’hostilité de ces autres groupes, qu’il lui montre en permanence complotant contre lui. Le chef d’état africain est un partisan ethnocentriste qui gouverne et se maintient au pouvoir par le spectre de la guerre civile qu’il agite en permanence. L’horreur de la guerre dans les pays où elle a pu avoir lieu, rend alors les populations dociles et les dispose peu à revendiquer leurs droits bafoués.
Des progrès de la démocratie en Afrique sont impossibles ou du moins difficiles, si on ne tient compte d’un paramètre : la complexité culturelle des Etats africains. Impossible ou du moins difficile de parvenir à leur harmonisation si on ne trouve des mécanismes de régulation de leur différences, source permanente de conflits. Impossible si des valeurs et idéaux communs ne sont trouvés et des institutions librement mises en place. Impossible si aucune autorité politique ou morale, morale et politique ne veille à leur respect. Impossible tant qu’il existera des gens ou des groupes de gens qui ne se sentent pas concernés par la loi que le peuple souverain s’est donnée. Impossible enfin aussi longtemps que les politiques africains n’auront pas, un minimum le sens de l’Etat souverain qu’ils confondent avec leur patrimoine personnel. Mais la démocratie est un processus, une éthique de la liberté et du comment vivre ensemble. Seule une saine éducation la promet et la promeut.
Dominique Ngoïe-Ngalla, Philippe Ngalla-Ngoïe.
samedi, juin 06, 2009
Mes amis les livres
Personne pour partager mon monde, personne pour partager ma passion pour la vérité, l’authenticité et l'essentiel. Mes amis sont les livres ; ils me présentent à des personnes qui aspirent aux valeurs cardinales que sont l'amitié (selon la conception des classiques) et la fraternité. Les livres sont des amis précieux, ils m'ont fait connaitre les belles lettres qui, selon le docte Jérôme Coignard, lui même l'ayant emprunté au poète Théocrite, sont « l'honneur de l’homme, la consolation de la vie et le remède à tous les maux, même à ceux de l'amour » (Anatole France, La rôtisserie de la reine Pédauque).
Loué soit le ciel pour l'inspiration qu'il donna à Gutenberg, lorsque que ce dernier inventa les procédés d'imprimerie. Ami des livres d'après le témoignage qu'il fait de son commerce eux, pour Eric Poindron "les livres ont encore ceci d'utile et de rare: ils nous lient d'emblée avec les plus honnêtes gens; ils sont la conversation des esprits les plus distingués, l'ambition ds âmes candides, le rêve ingénu des philosophes dans toutes les parties du monde; parfois même ils donnent la renommée, une renommée impérissable, à des hommes qui seraient parfaitement inconnus sans leur livres."
Grace aux livres en effet, j'échappais partiellement à ce monde moderne absurde, pusillanime et voué à l'ennui, pour rencontrer des esprits universels et des résistants éternels: Erasme de Rotterdam, Montaigne, Rabelais, Aimé Césaire, Mongo Beti et le démiurge Platon entre autres.
Résultat de processus historiques intellectuels et sociaux, notre survie dépend donc de la connaissance de notre antériorité. Mieux que l'oralité des plus brillants griots, que le savoir des professeurs les plus érudits, les livres -surtout les plus fins qui, contrairement aux "in folio" épais en volume, regorgent d'un condensé de science insoupçonné-, nous aident à saisir, quand bien même de façon approximative, ce qui n'est devenu que fumée ou vague souvenir pour certains. Les sociétés du savoir livresque, c'est à dire diffusé, non pas occulte et secret, ne sont elles pas celles dont l'esprit a le plus perduré malgré la corruption des siècles?
Tant peu nombreux autour de moi sont ceux qui partagent mon appétit (de lecture), ma sensibilité aux petites choses et mon idéal intellectuel du vrai et du beau, je vais chercher cette amitié si bien décrite par Cicéron dans les livres. Ils ne partagent ni n'échangent à la manière des hommes, mais leur compagnie est bénéfique en ce qu'elle nourrit forcément qui les fréquente et leur ouvre des horizons insoupçonnés. Enfant je voyageais autour du monde avec Phileas Fogg, partageais les malheurs de Sophie et me retrouvais dans la bonté de la douce Camille des "Bons enfants" de la Comtesse de Ségur. Je découvris également dans "La Diaspora noire" Pouchkine, Toussaint Louverture, Martin Luther king, Marcus Garvey et bien d'autres. Adolescent je visitais Paris avec Anatole France, Hugo et Zola; Dickens, quant à lui, me fit imaginer les brumes et la pègre de Londres; la misère des Noirs en Afrique du Sud me fut contée par Alex Laguma dans "Nuit d'errance". Je ne compris presque pas l'ironie et la critique voltairiennes. Il fallut maintes péripéties à mon esprit alors en gestation pour naitre à cette philosophie, à bien d'autres aussi sans doute.
Il faudrait bien reconnaître qu'on ne devient pas ami de tout le monde, l'amitié naît de cette sorte d'affinité élective, cette sorte de communauté de vues qui nous lie d'emblée avec ceux qui deviennent nos compagnons. Reconnaissons donc à la différence des Anciens, pour qui l'amitié ne peut exister que chez "les hommes de bien", que l'amitié n'est pas seulement attirance par la vertu. Le quotidien, l'histoire et la littérature nous offrent de nombreux exemples d'amitié dans le vice et le crime; le genre de dévouement qu'on y trouve exalte également qui postule à la fidélité et au respect de ses engagements.
C'est ainsi que, revenant à nos amis les livres, il se trouvera des personnes qui, en fonction de leur être, apprécieront des livres jugés détestables par d'autres.
Pour ma part, la plus grande leçon apprise auprès de ces bons petits amis à deux sous, fussent-ils littérature, philosophie, biographies, sciences humaines, c'est que "le rapport liant tous les hommes est celui que dicte l'égalité de la nature, que n'entament pas les contingences de l'histoire et de la vie: comme être réduit en esclavage, être riche ou pauvre, beau ou laid ou infirme, etc. La part divine qui brille en chaque homme est la même chez tous" (Dominique Ngoie-Ngalla).
Philippe Ngalla-Ngoie
Loué soit le ciel pour l'inspiration qu'il donna à Gutenberg, lorsque que ce dernier inventa les procédés d'imprimerie. Ami des livres d'après le témoignage qu'il fait de son commerce eux, pour Eric Poindron "les livres ont encore ceci d'utile et de rare: ils nous lient d'emblée avec les plus honnêtes gens; ils sont la conversation des esprits les plus distingués, l'ambition ds âmes candides, le rêve ingénu des philosophes dans toutes les parties du monde; parfois même ils donnent la renommée, une renommée impérissable, à des hommes qui seraient parfaitement inconnus sans leur livres."
Grace aux livres en effet, j'échappais partiellement à ce monde moderne absurde, pusillanime et voué à l'ennui, pour rencontrer des esprits universels et des résistants éternels: Erasme de Rotterdam, Montaigne, Rabelais, Aimé Césaire, Mongo Beti et le démiurge Platon entre autres.
Résultat de processus historiques intellectuels et sociaux, notre survie dépend donc de la connaissance de notre antériorité. Mieux que l'oralité des plus brillants griots, que le savoir des professeurs les plus érudits, les livres -surtout les plus fins qui, contrairement aux "in folio" épais en volume, regorgent d'un condensé de science insoupçonné-, nous aident à saisir, quand bien même de façon approximative, ce qui n'est devenu que fumée ou vague souvenir pour certains. Les sociétés du savoir livresque, c'est à dire diffusé, non pas occulte et secret, ne sont elles pas celles dont l'esprit a le plus perduré malgré la corruption des siècles?
Tant peu nombreux autour de moi sont ceux qui partagent mon appétit (de lecture), ma sensibilité aux petites choses et mon idéal intellectuel du vrai et du beau, je vais chercher cette amitié si bien décrite par Cicéron dans les livres. Ils ne partagent ni n'échangent à la manière des hommes, mais leur compagnie est bénéfique en ce qu'elle nourrit forcément qui les fréquente et leur ouvre des horizons insoupçonnés. Enfant je voyageais autour du monde avec Phileas Fogg, partageais les malheurs de Sophie et me retrouvais dans la bonté de la douce Camille des "Bons enfants" de la Comtesse de Ségur. Je découvris également dans "La Diaspora noire" Pouchkine, Toussaint Louverture, Martin Luther king, Marcus Garvey et bien d'autres. Adolescent je visitais Paris avec Anatole France, Hugo et Zola; Dickens, quant à lui, me fit imaginer les brumes et la pègre de Londres; la misère des Noirs en Afrique du Sud me fut contée par Alex Laguma dans "Nuit d'errance". Je ne compris presque pas l'ironie et la critique voltairiennes. Il fallut maintes péripéties à mon esprit alors en gestation pour naitre à cette philosophie, à bien d'autres aussi sans doute.
Il faudrait bien reconnaître qu'on ne devient pas ami de tout le monde, l'amitié naît de cette sorte d'affinité élective, cette sorte de communauté de vues qui nous lie d'emblée avec ceux qui deviennent nos compagnons. Reconnaissons donc à la différence des Anciens, pour qui l'amitié ne peut exister que chez "les hommes de bien", que l'amitié n'est pas seulement attirance par la vertu. Le quotidien, l'histoire et la littérature nous offrent de nombreux exemples d'amitié dans le vice et le crime; le genre de dévouement qu'on y trouve exalte également qui postule à la fidélité et au respect de ses engagements.
C'est ainsi que, revenant à nos amis les livres, il se trouvera des personnes qui, en fonction de leur être, apprécieront des livres jugés détestables par d'autres.
Pour ma part, la plus grande leçon apprise auprès de ces bons petits amis à deux sous, fussent-ils littérature, philosophie, biographies, sciences humaines, c'est que "le rapport liant tous les hommes est celui que dicte l'égalité de la nature, que n'entament pas les contingences de l'histoire et de la vie: comme être réduit en esclavage, être riche ou pauvre, beau ou laid ou infirme, etc. La part divine qui brille en chaque homme est la même chez tous" (Dominique Ngoie-Ngalla).
Philippe Ngalla-Ngoie
mercredi, juin 03, 2009
«S’évangéliser soi-même avant d’évangéliser autrui» ou la leçon des Eglises de maison en Chine
Ils font penser aux témoinsde Jéhovah, à la différence que ces chrétiens chinois sont restés dans la tradition romaine. Les Chinois, nous le savons, avaient, depuis leur révolution, fait de l’athéisme une manière de religion d’Etat. Toutes pratiques religieuses sont interdites. Le christianisme surtout qui, aux yeux de l’État chinois, véhicule un bien sulfureux, germe subversif. Par la voix diplomatique, l’Eglise tente, mais en vain, de trouver, avec l’État chinois, une solution de compromis à une situation insoutenable pour des milliers de chrétiens qui n’avaient jamais abjuré leur foi.
Situation terrible, dramatique: persécution, emprisonnement, torture. Mais, rien n’y fait. Plus on les maltraite, plus la foi de ces Chinois grandit. Ils ne se terrent même pas dans des catacombes. Sourds à la peur, ils se rassemblent en petits groupes et, arrive que pourra, ils annoncent le royaume de Dieu. Jetés en prison, puis libérés au bout de plusieurs années, parfois, ils recommencent à la sortie, ivres, plus que jamais, du Dieu de Jésus-Christ; ivres de l’évangile, parce qu’ils s’en nourrissent, ayant compris que l’Evangile est vie.
Où irons-nous, Seigneur, car vous avez la parole de la vie éternelle. Sur ce point, sur ce point de la nourriture spirituelle qui est l’Évangile, nos frères musulmans nous dament le pion. Leur piété, qui peut nous paraître mécanique, a, en fait, pour support, une solide connaissance du Coran, que tout petits déjà, on leur apprend à aimer et à respecter, verset par verset. Tout le monde se souvient des fureurs de maître Thierno, lorsque, récitant sa leçon, Sambala Dialo, son jeune élève, se trompait d’un seul petit verset. La connaissance méditée des textes sacrés est une force. Celle qui fait les martyrs; parce qu’elle nous fait mépriser les périls, parce qu’elle nous fait triompher de la peur. L’Evangile méditée est joie. Je me souviens de l’intense jubilation qu’éprouvait ce directeur du séminaire Libermann, lorsqu’il lisait l’Evangile. La joie est partagée dans l’amour. Pensez au comportement peu sage, à nos yeux, de cette femme de l’Evangile. Elle est pauvre, pour tout avoir, un petit sou. Et voilà que ce petit sou, elle le perd, elle ne sait comment. Affolée par cette perte inestimable, elle s’emploie à le retrouver. Elle fouille, fouille, encore et encore, tous les recoins de sa maison. Et lorsqu’en fin, elle retrouve la petite pièce, elle ne cherche nullement à la mettre en lieu sûr. Une joie débordante l’envahit qui lui fait oublier la plus petite règle de prudence économique. Le réflexe de l’épargne. Elle ne peut se contenir. Il faut qu’elle partage. Alors, elle se précipite dehors, appelle les voisines, achète ce qu’il faut, autant que le lui permet la précieuse petite pièce. Elle donne une fête. Elle ne recule pas devant la dépense.
Les Babeembe du Congo-Brazzaville disent: «kiminu ti munzo kukuk’pe». L’évangile, à l’image du sou de cette femme, est un trésor inestimable. Il donne tant de joie à celui qui l’a trouvé qu’il ne peut le garder pour lui. Le problème, pour nous, c’est, comment dans ce siècle agité et où les progrès vertigineux de la science viennent corser l’énigme de la destinée humaine et affectent la qualité de notre foi.
Le problème donc, c’est: comment faire pour s’évangéliser, trouver le temps pour s’évangéliser soi-même, afin de rester ou devenir cette source pure de joie spirituelle qui rayonne alentour et entretient le feu de l’espérance? Comment faire pour rester ou devenir ces enfants droits et sans malice du dimanche de quasi modo: «Quasimo geniti enfantes rationabiles sine dolo lac concupiscite». Pour sûr, les temps sont difficiles, la crise sociale et spirituelle permanente. Nous pouvons, alors, nous féliciter, anciennes et anciens, d’avoir passé de longues années dans ces maisons de formation, au temps maintenant lointain où ces établissements étaient encore capables de donner aux adolescents, aux jeunes filles et jeunes gens que nous étions, cette formation de l’intelligence et de la sensibilité qui prépare à l’accueil de l’Evangile. De sorte que l’association que nous formons est, aujourd’hui, la concrétisation de notre besoin de partage de l’Evangile dont nous avons été nourris au séminaire et au juvénat et pas seulement le lieu où, ensemble, on est heureux d’évoquer des souvenirs partagés du bon vieux temps.
Certes, il s’en faut de beaucoup que nous soyons des Saints, du moins pas tous. Mais, assurément, (je me plais à y croire); mais assurément, nous sommes loin d’être de mauvais bougres et de méchants garnements dans notre vie sociale et notre relation à Dieu. L’offensant sans cesse, nous lui faisons toujours promesse de mieux l’aimer, de mieux le servir. Et cela, grâce aux provisions de l’Evangile que nous avions faites au juvénat et au séminaire. Nous ne sommes pas des Saints, c’est-à-dire des gens dont la conduite est constamment conforme aux préceptes évangéliques. Et cependant, grâce à l’Evangile auquel ils reviennent toujours, malgré leurs faiblesses terribles et leurs poids de pierre, il existe, parmi nous, des frères et des soeurs, par leur vie pieuse, bien au dessus de bien des pasteurs de nos paroisses affligés d’anémie spirituelle sévère. Et qui doivent être, de ce fait, une préoccupation, un souci permanent de notre association qui ne doit pas se limiter, j’y reviens, à n’être qu’un espace de convivialité heureuse.
mercredi, mai 06, 2009
Le retour des ethnies, retour sur un livre de Dominique Ngoie-Ngalla
Voici pour vous une note de lecture sur le livre "Congo-Brazzaville, le retour des ethnies:la violence identitaire" réedité et complété sous le titre "Le retour des ethnies, quel Etat pour l'Afrique".
Cette étude est celle d’un historien et d’un philosophe, c’est une réflexion sur la question de l’ethnie en Afrique contemporaine en se fondant sur l’exemple du Congo-Brazzaville, que l’auteur connaît bien puisqu’il est professeur à l’université de Brazzaville. C’est un livre courageux qui porte le regard là où la blessure fait mal.
Ngoïe-Ngalla nous offre une perspective historique et une réflexion sur l’émergence, ou le recyclage de l’ethnie dans nos sociétés modernes (il fera même une incursion sur les phénomènes ethniques en Occident européen). Il recadre à juste titre la construction ethnique figée par les colonisations, sans pour autant croire que l’histoire, fût-elle coloniale, expliquerait tout. Il montre en particulier comment, pour les Africains qui aimeraient bien en sortir », le repli sur l’ethnie, sur leur ethnie, est parfois une nécessité ou simple prudence pour la survie personnelle. Il montre la logique implacable du mécanisme ethnique dans les États « modernes » bricolés par les colonisateurs dépourvus parfois de logique endogène – « l’encombrant héritage assumé et accepté, le défi du destin » [p. 12] –, aux frontières poreuses traversant les grands groupes, soumis aux pressions du lobby ethnique [p. 36]. Il a raison d’insister sur la fluidité du fait, et pas seulement sur celle du concept : une ethnie est en constant remodelage, mais cette perspective historique ne lui fait pas sous-estimer cependant que cette ethnie, floue et modelable sur la durée – cette durée qui en faisait des ensembles plus ou moins harmonieux [p. 66] –, mène dans l’ici et maintenant de chaque époque de douloureuses et sanglantes batailles. Le problème ethnique et sa violence identitaire [p. 38] se posent aujourd’hui, souligne l’auteur, au besoin en falsifiant l’histoire [p. 14].
Un des mérites de ce travail est d’analyser finement les conflits et de montrer combien les situations les plus douces peuvent virer vers la violence sans frein [p. 68-70]: « Le fonds de l’âme ngala dont tout à l’heure nous admirions les heureuses dispositions à l’accueil de la différence, explose de temps en temps en des violences dévastatrices » [p. 69]. Ce livre est donc aussi un plaidoyer en faveur de la tolérance d’autrui, de ses normes et de ses coutumes, de sa différence. Car, conclut l’auteur [p. 70], « d’instinct, l’ethnie, espace restreint et clos de solidarités prioritaires, est intolérance et violence latente. Aucune n’échappe à cette triste observation d’évidence. Aussi, la tâche prioritaire de l’État consistera en la moralisation constante et permanente des ethnies qu’elle a le devoir de transformer en corps de citoyens. »
Un des développements les plus intéressants, car il sort strictement du cadre de l’Afrique centrale par la réflexion qu’il engage, est le lien entre le kimbangisme et le nationalisme koongo. Produit culturellement déterminé, la doctrine de Simon Kimbangu a en retour construit le nationalisme koongo, et son identité,même si aujourd’hui les développements de la religion qu’il a laissée tend à s’adapter à des contextes non strictement africains en devenant un mouvement messianique de l’ouverture [p. 48].
Un historien est toujours quelque part un géographe, l’auteur nous offre des cartes et des répartitions linguistiques et surtout, il effectue une fine analyse de la ville : « Non que la ville crée l’intolérance […] mais certainement, comme fait sociologique massif, l’intolérance ethnique dans notre pays est un produit de la ville » [p. 63]. Ngoïe Ngalla souligne bien à plusieurs reprises que si « la violence identitaire [est] venue de l’intolérance mutuelle de groupes ethniques opposés par leurs traditions et leurs cultures, les ethnies y recourent de façon massive… » Pour protéger des intérêts menacés. Et que ce phénomène est très différent des conflits historiquement connus où la logique des acteurs était d’ordre étatique même si les conséquences étaient également sanglantes.
Une autre analyse de l’ethnie est pertinemment maniée par l’auteur : il s’agit du concept du temps qui, pour l’ethnie, est cyclique, « c’est le cercle morose de l’éternel retour. Le changement toujours redouté (et pour cause) n’étant qu’apparence, ou n’affectant que l’ordre secondaire des choses » [p. 96]. On est loin de l’espace citoyen sans cesse s’élargissant et incluant l’autre, l’admettant, se mélangeant à lui et l’absorbant, partageant le temps et l’espace comme des biens communs: « L’ethnie ignore le sens du partage » [p. 77]. Car « l’ethnie protège de l’érosion de l’histoire et du souffle de l’Esprit ses acquis surévalués » [p. 98]. Mais puisque « l’homme ne naît pas démocrate, il le devient » [p. 98], l’auteur pointe le drame actuel de l’Africain, formé au doux et contraignant cocon du moule ethnique qui ne peut se satisfaire totalement de ce citoyen abstrait que l’État moderne lui proposerait,il doit pourtant créer cette « alliance »,cette « complémentarité et coopération entre ethnie et démocratie » [p. 99].C’est donc ce défi que lance l’auteur à ses lecteurs: sortir de ce cauchemar actuel où « l’histoire africaine paraît avoir opté pour l’absurde et choisi de marcher à reculons, il faut craindre que l’Afrique des citoyens ne sorte jamais de l’ordre du fantasme et du rêve » [p. 5]. Selon ses propres termes, il veut « alerter l’opinion publique » et il faut souligner l’effort de lucidité, de cohérence et de brièveté auquel Dominique Ngoïe-Ngalla s’est astreint. Ce faisant il donne des raisons d’espérer.
Bernard Lacombe
Cette étude est celle d’un historien et d’un philosophe, c’est une réflexion sur la question de l’ethnie en Afrique contemporaine en se fondant sur l’exemple du Congo-Brazzaville, que l’auteur connaît bien puisqu’il est professeur à l’université de Brazzaville. C’est un livre courageux qui porte le regard là où la blessure fait mal.
Ngoïe-Ngalla nous offre une perspective historique et une réflexion sur l’émergence, ou le recyclage de l’ethnie dans nos sociétés modernes (il fera même une incursion sur les phénomènes ethniques en Occident européen). Il recadre à juste titre la construction ethnique figée par les colonisations, sans pour autant croire que l’histoire, fût-elle coloniale, expliquerait tout. Il montre en particulier comment, pour les Africains qui aimeraient bien en sortir », le repli sur l’ethnie, sur leur ethnie, est parfois une nécessité ou simple prudence pour la survie personnelle. Il montre la logique implacable du mécanisme ethnique dans les États « modernes » bricolés par les colonisateurs dépourvus parfois de logique endogène – « l’encombrant héritage assumé et accepté, le défi du destin » [p. 12] –, aux frontières poreuses traversant les grands groupes, soumis aux pressions du lobby ethnique [p. 36]. Il a raison d’insister sur la fluidité du fait, et pas seulement sur celle du concept : une ethnie est en constant remodelage, mais cette perspective historique ne lui fait pas sous-estimer cependant que cette ethnie, floue et modelable sur la durée – cette durée qui en faisait des ensembles plus ou moins harmonieux [p. 66] –, mène dans l’ici et maintenant de chaque époque de douloureuses et sanglantes batailles. Le problème ethnique et sa violence identitaire [p. 38] se posent aujourd’hui, souligne l’auteur, au besoin en falsifiant l’histoire [p. 14].
Un des mérites de ce travail est d’analyser finement les conflits et de montrer combien les situations les plus douces peuvent virer vers la violence sans frein [p. 68-70]: « Le fonds de l’âme ngala dont tout à l’heure nous admirions les heureuses dispositions à l’accueil de la différence, explose de temps en temps en des violences dévastatrices » [p. 69]. Ce livre est donc aussi un plaidoyer en faveur de la tolérance d’autrui, de ses normes et de ses coutumes, de sa différence. Car, conclut l’auteur [p. 70], « d’instinct, l’ethnie, espace restreint et clos de solidarités prioritaires, est intolérance et violence latente. Aucune n’échappe à cette triste observation d’évidence. Aussi, la tâche prioritaire de l’État consistera en la moralisation constante et permanente des ethnies qu’elle a le devoir de transformer en corps de citoyens. »
Un des développements les plus intéressants, car il sort strictement du cadre de l’Afrique centrale par la réflexion qu’il engage, est le lien entre le kimbangisme et le nationalisme koongo. Produit culturellement déterminé, la doctrine de Simon Kimbangu a en retour construit le nationalisme koongo, et son identité,même si aujourd’hui les développements de la religion qu’il a laissée tend à s’adapter à des contextes non strictement africains en devenant un mouvement messianique de l’ouverture [p. 48].
Un historien est toujours quelque part un géographe, l’auteur nous offre des cartes et des répartitions linguistiques et surtout, il effectue une fine analyse de la ville : « Non que la ville crée l’intolérance […] mais certainement, comme fait sociologique massif, l’intolérance ethnique dans notre pays est un produit de la ville » [p. 63]. Ngoïe Ngalla souligne bien à plusieurs reprises que si « la violence identitaire [est] venue de l’intolérance mutuelle de groupes ethniques opposés par leurs traditions et leurs cultures, les ethnies y recourent de façon massive… » Pour protéger des intérêts menacés. Et que ce phénomène est très différent des conflits historiquement connus où la logique des acteurs était d’ordre étatique même si les conséquences étaient également sanglantes.
Une autre analyse de l’ethnie est pertinemment maniée par l’auteur : il s’agit du concept du temps qui, pour l’ethnie, est cyclique, « c’est le cercle morose de l’éternel retour. Le changement toujours redouté (et pour cause) n’étant qu’apparence, ou n’affectant que l’ordre secondaire des choses » [p. 96]. On est loin de l’espace citoyen sans cesse s’élargissant et incluant l’autre, l’admettant, se mélangeant à lui et l’absorbant, partageant le temps et l’espace comme des biens communs: « L’ethnie ignore le sens du partage » [p. 77]. Car « l’ethnie protège de l’érosion de l’histoire et du souffle de l’Esprit ses acquis surévalués » [p. 98]. Mais puisque « l’homme ne naît pas démocrate, il le devient » [p. 98], l’auteur pointe le drame actuel de l’Africain, formé au doux et contraignant cocon du moule ethnique qui ne peut se satisfaire totalement de ce citoyen abstrait que l’État moderne lui proposerait,il doit pourtant créer cette « alliance »,cette « complémentarité et coopération entre ethnie et démocratie » [p. 99].C’est donc ce défi que lance l’auteur à ses lecteurs: sortir de ce cauchemar actuel où « l’histoire africaine paraît avoir opté pour l’absurde et choisi de marcher à reculons, il faut craindre que l’Afrique des citoyens ne sorte jamais de l’ordre du fantasme et du rêve » [p. 5]. Selon ses propres termes, il veut « alerter l’opinion publique » et il faut souligner l’effort de lucidité, de cohérence et de brièveté auquel Dominique Ngoïe-Ngalla s’est astreint. Ce faisant il donne des raisons d’espérer.
Bernard Lacombe
lundi, avril 20, 2009
De l'ennui et des loisirs dans la société hypermoderne
La recherche du bonheur est désormais, plus qu’autre chose, ce qui motive une bonne partie de l’humanité, sinon sa majorité. Fussent-ils riches, dotés de prestiges et de fortunes diverses ou disposant du nécessaire pour vivre une vie bonne et décente, nos contemporains semblent marqués par une insatisfaction permanente qui ne leur laisse apprécier les choses que de façon éphémère, toujours en quête de mieux. L’observation du monde dans lequel nous vivons laisse apparaître une humanité en souffrance, comme perdue, dépourvue de tout sens d’enracinement. Dépaysés, étrangers à l’immuable et universelle nature humaine, trop vite nous avons cru en l’utopie selon laquelle le matériel et l’utile tous azimuts pouvaient nous procurer satisfaction et repos.
La modernité a certes réalisé des prouesses en dotant l’homme de bien de choses utiles à son quotidien, mais elle a cependant contribué, en l’entourant de choses inutiles, à rendre compte de sa vacuité interne.
Cette vacuité exacerbée par le monde hypermoderne c’est l’ennui, sensation pathologique de vide que la société de loisir, malgré les efforts effrénés à produire spectacles, gadgets, et occupations de tous genres, n’arrive pas à dompter, puisque ce mal continue de frapper. Elle n’a pas eu tort de recourir au divertissement, si nous reconnaissons comme Pascal que « Rien n’est si insupportable à l’homme que d’être dans un plein repos, sans passions, sans affaire, sans divertissement, sans application. Il sent alors son néant. » Le problème n’est donc pas celui du divertissement, mais plutôt celui d’une façon de se divertir avilisante, aggravant le problème qu’elle est sensé régler.
Il y a en effet de nos jours tellement façons de nous occuper qu’on ne devrait plus trouver à s’ennuyer : dans le train on s’occupe de la façon qu’on peut, certains regardent un film ou jouent à un jeu sur leur ordinateur portable, d’autres ont un baladeur aux oreilles. L’omniprésent téléphone portable est lui aussi devenu un outil de loisir, gaspiller des heures en bavardages inutiles est une forme d’occupation. La télévision envahissante, sans cesse en marche, même quand on ne la regarde pas, nous occupe avec ses programmes dont la majorité donnent l’impression que nous autres téléspectateurs sommes des demeurés. Comment sinon consacrer plus de trois quarts d’heure de son temps libre à regarder ces choses mièvres et insipides qu’on nous propose pendant les créneaux de grande audience ?
Si malgré toute cette batterie d’objets destinés à nous divertir nous arrivons encore à éprouver de l’ennui c’est que les moyens par lesquels nous essayons d’y échapper ne sont pas ou sont peu appropriés.
L’ennui vient certainement de la perte de sens. Lorsque plus rien autour de nous n’a de signification et que nous sommes seuls, confrontés à nous-mêmes ou au peu d’activités qu’offrent les endroits peu fréquentés, nous nous entons désemparés, abandonnés. Les quêteurs de sens rares mêmes chez les politiques, qui aujourd’hui ne voient en la politique qu’un avatar de loisir à offrir aux populations qu’ils tentent de séduire, eux pourtant que la compréhension des humains et la réflexion sur leurs problèmes devraient transformer en indicateurs de repères, ne sont à rechercher que chez ces fous - puisqu’ils ne voient pas ce que voit tout le monde- que sont les artistes, les philosophes et autres rêveurs dotés d’une compréhension innée sinon intuitive de l’humanité. Le rejet de nos capacités à réfléchir et raisonner (au sens de logein) provoque le sentiment de l’ennui permanent qu’on ne peut fuir qu’en étant exclusivement tourné vers l’extérieur, le mouvement et le bruit. Le calme, le vide et tout ce qui met face à soi même sont à bannir. On a peur du vide et de la solitude car nous ignorons comment les apprivoiser et en faire des alliés.
Le loisir moderne, dans ses traits principaux, à la différence de l’entendement qu’en avaient les Anciens, selon lesquels l’homme devait rechercher des moments à consacrer à la contemplation, la réflexion et la méditation, tend plutôt à une aseptisation, une crétinisation de l’homme. Dans l’Antiquité gréco-romaine le loisir était source de liberté, il permettait de se consacrer à ce qui était alors considéré comme des activités d’hommes libres. « L’homme grec libre, nous dit Bernard Lebleu, aspire avant tout à l’immortalité, à l’œuvre qui survit à l’usage qui en est fait. » Cette forme de loisir favorisait l’éclosion de l’homme connaissant sa véritable mesure. Cet homme descendant de Prométhée rivalisant avec les dieux ou cet homme fils de Dieu, créé à son image, doté de sagesse, capable d’amour et à son tour créateur d’un monde durable et porteur de sens.
De toutes les manifestations de l’humain, la culture est de loin la plus capable d’élever ; elle nous met en contact avec des siècles de civilisation et nous permet de sentir cette marque universelle de l’humanité, à comprendre et traduire le quotidien. Elle est en cela porteuse de sens ; ce sens qui nous fait tant défaut aujourd’hui. Bien assimilée la culture est une école de la vie ; elle se tient constamment à nos côtés prête à répondre à toutes nos sollicitations pourvues qu’elles concernent les choses des hommes. Engoncé dans la société de consommation, l’homme moderne n’a rien d’autre à se proposer que des ersatz de culture, une culture qu’on tient à édulcorer et à transformer en objet de divertissement. Une culture fantaisiste et sottement bouffonne.
Pratiquée de cette manière la culture ne saurait plus former les hommes à leurs devoirs et à leur condition, faite de forces et de faiblesses, de rêves et de passions, de vices et de vertus, de grandeur et de mesquinerie.
La société actuelle a pour modèle de consommation les classe moyennes, elles mêmes composées de diverses strates. Il y a une volonté à peine voilée d’écarter tout ce qui se réfère à « l’élite » pour proposer une culture au rabais. Le but étant de toucher le plus grand monde, pensant que les hommes sont d’éternels enfants qu’il faut sans cesse amuser avec maints jouets et hochets. On offre à l’adulte la culture du gadget, des objets sans réelle valeur ni signification, qui ne servent qu’à occuper l’esprit sans jamais l’enrichir.
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Aujourd’hui tout porte à montrer que l’homme a perdu le sens de lui-même, nous sommes devenus des êtres banals, adonnés aux nouvelles divinités qui nous font vivre dans l’espérance, non pas d’une vie éternelle meilleure, mais à vrai dire, la promesse des nouveaux dieux que sont les jeux vidéos, la télévision les baladeurs numériques et tout autre machin transportable partout, est un homme dépourvu de toute aptitude à se penser et à penser correctement son monde. Le vide que fait sentir l’ennui au lieu d’être comblé par la compagnie de nos semblables, dont la conversation quelque soit son degré, pour peu qu’elle soit bien réglée, est source de satisfaction et d’enrichissement, est comblé par des objets qui nous enferment, qui nous attachent, à tel point qu’il n’est pas exagéré de voir là une sorte de relation de maître à esclave. Une sorte d’addiction à tout ce que la société du loisir produit révèle la perte des capacités à se divertir soi même. Prenons exemple sur les hommes des sociétés précédentes, les hommes des sociétés pré-industrielles, que faisaient-ils pour se divertir ?
Mais comment ne pas sentir un vide dans un monde voué à la vélocité, tout change de façon tellement rapide, où celui qui ne se donne pas le temps de s’arrêter pour converser avec soi même, pour écouter chanter les oiseaux, regarder couler les rivières et les changements de la végétation au gré des saisons ; un monde où celui qui ne prend pas le temps de regarder la vie et tout ce dont elle est faite souffrira atrocement de l’ennui. Le monde d’une telle personne est fait d’un moi mal nourri, d’un moi fermé à soi et au dehors. A quoi s’attacher ? L’abandon de tout ce qui faisait la marque de l’homme, la mise au rebut de toutes les beautés d’antan est érigé en norme. L’ancien n’a plus droit de cité. Seul demeure le neuf lui même continuellement remplacé.
Conséquence d’un individualisme mal compris et mal exploité, tourné en subjectivisme, nous avons affaire à un individu coupé de ses attaches fondamentales, donc sujet au vide qu’il a lui-même contribué à créer. Le monde n’a plus de sens pour lui, étant donné que les éléments nécessaires à sa compréhension sont rejetés. Foin de la foi porteuse d’espérances, plus de famille pour nous offrir le doux réconfort que donne la compagnie de proches, arrière l’autorité fixant limites interdits et normes. Fini les temps de sédimentation et de cristallisation, fondateurs de cultures et d’attaches. Charles Taylor avait bien raison d’affirmer qu’ « un subjectivisme total et parfaitement conséquent tend vers le vide. »
Cependant cette valorisation de la subjectivité a de paradoxal le fait de ne pas épanouir cette subjectivité dans ce qu’elle a de plus profond de sorte à créer des individus pouvant enrichir les autres de leurs trésors intérieurs. Le moi n’est plus apprivoisé, familiarisé. Le renard dans « Le petit Prince » dit au prince qu’il fallait qu’il l’apprivoisât pour devenir son ami ; que les hommes ne savaient plus apprivoiser ni rendre proche de soi ; ils n’ont plus d’amis, même pas eux mêmes qu’ils connaissent si mal.
Redécouvrir les choses simples et belles qui nous entourent implique que nous changions nos modes de communications et aussi que nous changions notre regard sur notre environnement. Nous saurons alors que la réflexion du monde extérieur sur notre esprit est d’abord source d’interrogation ou d’admiration, réactions possibles que si nous écoutons notre moi sur qui ces impressions sont plus fortes. Ainsi s’engagera un dialogue entre nous et notre esprit que d’aucuns appellent conversation avec moi-même, conversation source de pensée, conseillère des émotions elles mêmes nées des réactions de notre moi au monde. De ce dialogue naissent les opinions et réflexions. Goûte un bonheur exquis qui sait discuter avec lui-même, une telle personne est difficilement seule ; elle se contente de riens fussent-ils silences, solitude.
Nos nouveaux maîtres ou dieux, au lieu de nous révéler à nous même de sorte à ce que notre personnalité propre s’affirme, font de nous des êtres interchangeables, des êtres standardisés, d’où la difficulté de réellement échanger. Que donner, que recevoir quand nos références et nos façons de sentir tendent à être uniformisées. C’est le totalitarisme de la société de consommation, qui, avançant sous couvert de démocratie libérale, a réussi à nous atteindre tout en nous faisant croire en une pseudo liberté. Totalitarisme dangereux car édulcorant la pensée, la contemplation et le moi. Ici on préfère s’adonner à la fantaisie, au culturel régi par l’hédonisme. Les choses graves et sérieuses sont à rejeter. Le bonheur de masse se veut refus de la solennité et de tout ce qui interroge la condition humaine tragique.
Philippe Ngalla-Ngoïe.
La modernité a certes réalisé des prouesses en dotant l’homme de bien de choses utiles à son quotidien, mais elle a cependant contribué, en l’entourant de choses inutiles, à rendre compte de sa vacuité interne.
Cette vacuité exacerbée par le monde hypermoderne c’est l’ennui, sensation pathologique de vide que la société de loisir, malgré les efforts effrénés à produire spectacles, gadgets, et occupations de tous genres, n’arrive pas à dompter, puisque ce mal continue de frapper. Elle n’a pas eu tort de recourir au divertissement, si nous reconnaissons comme Pascal que « Rien n’est si insupportable à l’homme que d’être dans un plein repos, sans passions, sans affaire, sans divertissement, sans application. Il sent alors son néant. » Le problème n’est donc pas celui du divertissement, mais plutôt celui d’une façon de se divertir avilisante, aggravant le problème qu’elle est sensé régler.
Il y a en effet de nos jours tellement façons de nous occuper qu’on ne devrait plus trouver à s’ennuyer : dans le train on s’occupe de la façon qu’on peut, certains regardent un film ou jouent à un jeu sur leur ordinateur portable, d’autres ont un baladeur aux oreilles. L’omniprésent téléphone portable est lui aussi devenu un outil de loisir, gaspiller des heures en bavardages inutiles est une forme d’occupation. La télévision envahissante, sans cesse en marche, même quand on ne la regarde pas, nous occupe avec ses programmes dont la majorité donnent l’impression que nous autres téléspectateurs sommes des demeurés. Comment sinon consacrer plus de trois quarts d’heure de son temps libre à regarder ces choses mièvres et insipides qu’on nous propose pendant les créneaux de grande audience ?
Si malgré toute cette batterie d’objets destinés à nous divertir nous arrivons encore à éprouver de l’ennui c’est que les moyens par lesquels nous essayons d’y échapper ne sont pas ou sont peu appropriés.
L’ennui vient certainement de la perte de sens. Lorsque plus rien autour de nous n’a de signification et que nous sommes seuls, confrontés à nous-mêmes ou au peu d’activités qu’offrent les endroits peu fréquentés, nous nous entons désemparés, abandonnés. Les quêteurs de sens rares mêmes chez les politiques, qui aujourd’hui ne voient en la politique qu’un avatar de loisir à offrir aux populations qu’ils tentent de séduire, eux pourtant que la compréhension des humains et la réflexion sur leurs problèmes devraient transformer en indicateurs de repères, ne sont à rechercher que chez ces fous - puisqu’ils ne voient pas ce que voit tout le monde- que sont les artistes, les philosophes et autres rêveurs dotés d’une compréhension innée sinon intuitive de l’humanité. Le rejet de nos capacités à réfléchir et raisonner (au sens de logein) provoque le sentiment de l’ennui permanent qu’on ne peut fuir qu’en étant exclusivement tourné vers l’extérieur, le mouvement et le bruit. Le calme, le vide et tout ce qui met face à soi même sont à bannir. On a peur du vide et de la solitude car nous ignorons comment les apprivoiser et en faire des alliés.
Le loisir moderne, dans ses traits principaux, à la différence de l’entendement qu’en avaient les Anciens, selon lesquels l’homme devait rechercher des moments à consacrer à la contemplation, la réflexion et la méditation, tend plutôt à une aseptisation, une crétinisation de l’homme. Dans l’Antiquité gréco-romaine le loisir était source de liberté, il permettait de se consacrer à ce qui était alors considéré comme des activités d’hommes libres. « L’homme grec libre, nous dit Bernard Lebleu, aspire avant tout à l’immortalité, à l’œuvre qui survit à l’usage qui en est fait. » Cette forme de loisir favorisait l’éclosion de l’homme connaissant sa véritable mesure. Cet homme descendant de Prométhée rivalisant avec les dieux ou cet homme fils de Dieu, créé à son image, doté de sagesse, capable d’amour et à son tour créateur d’un monde durable et porteur de sens.
De toutes les manifestations de l’humain, la culture est de loin la plus capable d’élever ; elle nous met en contact avec des siècles de civilisation et nous permet de sentir cette marque universelle de l’humanité, à comprendre et traduire le quotidien. Elle est en cela porteuse de sens ; ce sens qui nous fait tant défaut aujourd’hui. Bien assimilée la culture est une école de la vie ; elle se tient constamment à nos côtés prête à répondre à toutes nos sollicitations pourvues qu’elles concernent les choses des hommes. Engoncé dans la société de consommation, l’homme moderne n’a rien d’autre à se proposer que des ersatz de culture, une culture qu’on tient à édulcorer et à transformer en objet de divertissement. Une culture fantaisiste et sottement bouffonne.
Pratiquée de cette manière la culture ne saurait plus former les hommes à leurs devoirs et à leur condition, faite de forces et de faiblesses, de rêves et de passions, de vices et de vertus, de grandeur et de mesquinerie.
La société actuelle a pour modèle de consommation les classe moyennes, elles mêmes composées de diverses strates. Il y a une volonté à peine voilée d’écarter tout ce qui se réfère à « l’élite » pour proposer une culture au rabais. Le but étant de toucher le plus grand monde, pensant que les hommes sont d’éternels enfants qu’il faut sans cesse amuser avec maints jouets et hochets. On offre à l’adulte la culture du gadget, des objets sans réelle valeur ni signification, qui ne servent qu’à occuper l’esprit sans jamais l’enrichir.
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Aujourd’hui tout porte à montrer que l’homme a perdu le sens de lui-même, nous sommes devenus des êtres banals, adonnés aux nouvelles divinités qui nous font vivre dans l’espérance, non pas d’une vie éternelle meilleure, mais à vrai dire, la promesse des nouveaux dieux que sont les jeux vidéos, la télévision les baladeurs numériques et tout autre machin transportable partout, est un homme dépourvu de toute aptitude à se penser et à penser correctement son monde. Le vide que fait sentir l’ennui au lieu d’être comblé par la compagnie de nos semblables, dont la conversation quelque soit son degré, pour peu qu’elle soit bien réglée, est source de satisfaction et d’enrichissement, est comblé par des objets qui nous enferment, qui nous attachent, à tel point qu’il n’est pas exagéré de voir là une sorte de relation de maître à esclave. Une sorte d’addiction à tout ce que la société du loisir produit révèle la perte des capacités à se divertir soi même. Prenons exemple sur les hommes des sociétés précédentes, les hommes des sociétés pré-industrielles, que faisaient-ils pour se divertir ?
Mais comment ne pas sentir un vide dans un monde voué à la vélocité, tout change de façon tellement rapide, où celui qui ne se donne pas le temps de s’arrêter pour converser avec soi même, pour écouter chanter les oiseaux, regarder couler les rivières et les changements de la végétation au gré des saisons ; un monde où celui qui ne prend pas le temps de regarder la vie et tout ce dont elle est faite souffrira atrocement de l’ennui. Le monde d’une telle personne est fait d’un moi mal nourri, d’un moi fermé à soi et au dehors. A quoi s’attacher ? L’abandon de tout ce qui faisait la marque de l’homme, la mise au rebut de toutes les beautés d’antan est érigé en norme. L’ancien n’a plus droit de cité. Seul demeure le neuf lui même continuellement remplacé.
Conséquence d’un individualisme mal compris et mal exploité, tourné en subjectivisme, nous avons affaire à un individu coupé de ses attaches fondamentales, donc sujet au vide qu’il a lui-même contribué à créer. Le monde n’a plus de sens pour lui, étant donné que les éléments nécessaires à sa compréhension sont rejetés. Foin de la foi porteuse d’espérances, plus de famille pour nous offrir le doux réconfort que donne la compagnie de proches, arrière l’autorité fixant limites interdits et normes. Fini les temps de sédimentation et de cristallisation, fondateurs de cultures et d’attaches. Charles Taylor avait bien raison d’affirmer qu’ « un subjectivisme total et parfaitement conséquent tend vers le vide. »
Cependant cette valorisation de la subjectivité a de paradoxal le fait de ne pas épanouir cette subjectivité dans ce qu’elle a de plus profond de sorte à créer des individus pouvant enrichir les autres de leurs trésors intérieurs. Le moi n’est plus apprivoisé, familiarisé. Le renard dans « Le petit Prince » dit au prince qu’il fallait qu’il l’apprivoisât pour devenir son ami ; que les hommes ne savaient plus apprivoiser ni rendre proche de soi ; ils n’ont plus d’amis, même pas eux mêmes qu’ils connaissent si mal.
Redécouvrir les choses simples et belles qui nous entourent implique que nous changions nos modes de communications et aussi que nous changions notre regard sur notre environnement. Nous saurons alors que la réflexion du monde extérieur sur notre esprit est d’abord source d’interrogation ou d’admiration, réactions possibles que si nous écoutons notre moi sur qui ces impressions sont plus fortes. Ainsi s’engagera un dialogue entre nous et notre esprit que d’aucuns appellent conversation avec moi-même, conversation source de pensée, conseillère des émotions elles mêmes nées des réactions de notre moi au monde. De ce dialogue naissent les opinions et réflexions. Goûte un bonheur exquis qui sait discuter avec lui-même, une telle personne est difficilement seule ; elle se contente de riens fussent-ils silences, solitude.
Nos nouveaux maîtres ou dieux, au lieu de nous révéler à nous même de sorte à ce que notre personnalité propre s’affirme, font de nous des êtres interchangeables, des êtres standardisés, d’où la difficulté de réellement échanger. Que donner, que recevoir quand nos références et nos façons de sentir tendent à être uniformisées. C’est le totalitarisme de la société de consommation, qui, avançant sous couvert de démocratie libérale, a réussi à nous atteindre tout en nous faisant croire en une pseudo liberté. Totalitarisme dangereux car édulcorant la pensée, la contemplation et le moi. Ici on préfère s’adonner à la fantaisie, au culturel régi par l’hédonisme. Les choses graves et sérieuses sont à rejeter. Le bonheur de masse se veut refus de la solennité et de tout ce qui interroge la condition humaine tragique.
Philippe Ngalla-Ngoïe.
lundi, avril 06, 2009
"Y a bon banania", quand la France s'invite dans la bananeraie
« Y a bon banania ! ». Ces quelques mots prêtés à un nègre portant une chéchia rouge et arborant un large sourire, probablement un tirailleur sénégalais, étaient cause d’indignation pour nombre de Noirs pour lesquels cette image et ces mots dénotant d’une mauvaise maîtrise de la syntaxe française est de sinistre symbolique ; ils renvoient en effet à l’image qu’on se fait du nègre des colonies, truffée de préjugés dégradants bien sûr.
La mauvaise syntaxe du nègre, autrefois appelée « petit-nègre » dans les colonies françaises, peut, tel un enchainement d'incorrections (langue française parlée avec la syntaxe des langues maternelles, autres pratiques héritées de la colonisation assimilées aux façons de faire locales), être articulée à cette autre chose mal assimilée que toute observation de la politique des pays noirs depuis les indépendances laisse apparaître : une gestion chaotique, approximative et désordonnée de la chose publique. Les régimes caractérisés par de telles façons de gérer la chose publique sont des républiques bananières. Au Canada, l'expression courante est celle de « république de bananes », elle vient de l'entreprise United Fruit Company. Dans la première moitié du XXe e siècle, ce grand producteur de bananes finança et manipula pendant environ 50 ans la majorité des États d'Amérique centrale pour mieux conduire ses activités. Cette expression a d'abord et principalement été appliquée aux pays d'Amérique centrale et de la mer des Caraïbes. Elle s'est par la suite étendue aux pays qui, sous les apparences de républiques constitutionnelles, tendent vers l'économie palatiale ou la dictature.
L’histoire heureusement a de ces retournements que parfois même les analystes les plus lucides de son cours n’arrivent pas à prévoir. La mauvaise pratique, la mauvaise grammaire en ce qui concerne les choses de l'Etat, autrefois associée à des pays aux dirigeants mal polis ou peu civilisés, non éduqués à l’éthique démocratique, a désormais cours dans des pays pouvant se targuer de plusieurs siècles de brillante civilisation jamais démentie, et porteurs des valeurs les plus nobles au sujet du genre humain.
Elu de la façon que l’on sait, avec 53% des voix, l’actuel Président de la République a été placé au trône de façon confortable sur la base d’une campagne axée sur une réforme en profondeur des institutions et de la société françaises. C’est l’homme de la « rupture ».
Il a bien raison de se voir en porteur de rupture, bien que, pour diverses raisons, son programme de changement ait du mal à démarrer comme il faut. La vraie rupture viendrait surtout du fait que avant lui, malgré les actes et manœuvres répréhensibles de ses prédécesseurs, ces derniers s’attelaient à maintenir un semblant d’ordre et de tenue « républicains » dans leurs façons. C’était des gredins de haut vol eux ! même en fait de filouterie ils se prenaient avec classe et subtilité.
Il est en effet facile de constater à quel point les manières de notre nouveau roi sont peu recommandables pour une République. Point besoin de les citer, la presse et tous les livres traitant du sujet le font déjà très bien.
Peut être faut-il entendre la rupture tant annoncée comme cette volonté de notre monarque de tropicaliser la République. A la manière de ses pairs et amis peu éduqués du Sud, plusieurs faits se traduisent en une tentative de concentrer le maximum de pouvoir ou à en déléguer quelques pans à ses proches, de telle sorte qu’à plusieurs reprises on a eu peur pour notre chère « séparation des pouvoirs » sans laquelle « tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser » (Montesquieu). C’est un phénomène universel, le pouvoir a propension à en demander toujours davantage, si bien que des mécanismes garantissant une définition, une limitation donc de ce pouvoir sont nécessaires pour ne pas tomber dans les vices naturellement humains qu’on ne reconnaît cependant qu’aux sociétés les « moins évoluées ». Que faire lorsque dans une régime où cette séparation est bien organisée, mais dans lequel le détenteur du pouvoir à tendance à éviter les limites ?
Cette tentative de concentration des pouvoirs à laquelle se mêle un affairisme inquiétant et rarement vu dans ce pays ; cette façon de diriger caractérisée par l’improvisation, le provisoire et la spontanéité rappellent certaines capitales des régions les moins tempérées de notre globe. Dans les régimes démocratiques les chefs d’Etats sont en principe élus sur la base d’un programme et non sur leurs capacités de prestidigitateurs de génie, doués pour épater leur public par la force de leurs tours.
A l’instar de ses amis du Sud, notre Président aime à être populaire, c’est me semble-t-il l’homme le plus médiatisé de France, heureusement garde-t-il encore un peu de pudeur pour ne pas faire placarder son portrait sur les panneaux géants réservés à la publicité dans nos villes. Vous verrez comment les rois tropicaux s’adonnent à l’ostentation, ce sont des spectacles à eux même, ils semblent oublier que « dans la société spectaculaire, il suffit d’être connu pour se croire reconnu, comme si l’apparence venait dédommager l’irréalité d’un sujet sans sol. Les personnages admirés ne sont plus des héros, porteurs d’un message ou d’une mission, ni des justes porteurs d’un référence éthique ; mais des vedettes, modèles de l’homme sans intériorité, champions de l’ostensible et du visible triomphant » (Chantal Delsol, Eloge de la singularité).
Toujours comme les potentats tropicaux, les bisbilles des journalistes à son égard sont crimes de lèse majesté ; les forces de l’ordre sous de tels règnes sont inciviques, se croyant dotées de super prérogatives. L’ordre doit régner, mais jamais au bon endroit. Certains anti-républicains peuvent, avec la bénédiction du pouvoir, dormir sur leurs deux oreilles. L’incantation, la surenchère verbale et la désignation de boucs émissaires masquent bien d’incapacités ou des réticences à agir.
Tels des démiurges, les dirigeants de républiques bananières veulent recréer leurs pays à leur image. Ici on a voulu inculquer au pays des conceptions sorties tout droit de l’esprit du chef. Nous avons eu droit entre autres à l’ « identité nationale » et à une lecture de l’histoire teintée d’affect et d’idéologie.
La rupture, encore elle, tant attendue par les français et d’autres observateurs de la politique de ce pays n’était pas au rendez vous en ce qui concerne le pouvoir d’achat : c’est la faute à la crise, tout le monde le sait. Elle ne s’est pas plus avérée du côté de la françafrique, ce néologisme qualifiant les sordides relations que maintient la France avec ses ex-colonies d’Afrique. On peut en effet constater que des relations clientélistes avec l’Afrique, le soutien à des dictateurs, la défense de l’affairisme français sur ce continent sont toujours de mise. Un ministre a même perdu sa place pour avoir prôné un changement dans ces relations.
Tous ceux qui se posaient la question de savoir si la France était en train de devenir une république bananière peuvent être rassurés, nous croyons trop en la force de l’esprit et du peuple français pour craindre de tomber dans ce que plus d’un siècle de conscience républicaine nous a jusque là évité. Il demeure quand même risible et pathétique à la fois pour un chef d’Etat, en temps de crise, dans un climat social morose, de déclarer « j’ai la banane ». Se tenir ainsi à distance du sort des populations confrontées à une situation difficile a de troublantes ressemblances avec ces Présidents pas capables de la moindre empathie avec le peuple dont ils ont la charge. Nous savons déjà dans quel type de républiques se trouvent de tels dirigeants. Le pouvoir les fait vivre dans un enchantement. Peut-être a-t-il des vertus psychédéliques chez certaines personnes, pourquoi sinon certains de ces chefs arborent-ils souvent des sourires niais ?
Philippe Ngalla-Ngoïe.
La mauvaise syntaxe du nègre, autrefois appelée « petit-nègre » dans les colonies françaises, peut, tel un enchainement d'incorrections (langue française parlée avec la syntaxe des langues maternelles, autres pratiques héritées de la colonisation assimilées aux façons de faire locales), être articulée à cette autre chose mal assimilée que toute observation de la politique des pays noirs depuis les indépendances laisse apparaître : une gestion chaotique, approximative et désordonnée de la chose publique. Les régimes caractérisés par de telles façons de gérer la chose publique sont des républiques bananières. Au Canada, l'expression courante est celle de « république de bananes », elle vient de l'entreprise United Fruit Company. Dans la première moitié du XXe e siècle, ce grand producteur de bananes finança et manipula pendant environ 50 ans la majorité des États d'Amérique centrale pour mieux conduire ses activités. Cette expression a d'abord et principalement été appliquée aux pays d'Amérique centrale et de la mer des Caraïbes. Elle s'est par la suite étendue aux pays qui, sous les apparences de républiques constitutionnelles, tendent vers l'économie palatiale ou la dictature.
L’histoire heureusement a de ces retournements que parfois même les analystes les plus lucides de son cours n’arrivent pas à prévoir. La mauvaise pratique, la mauvaise grammaire en ce qui concerne les choses de l'Etat, autrefois associée à des pays aux dirigeants mal polis ou peu civilisés, non éduqués à l’éthique démocratique, a désormais cours dans des pays pouvant se targuer de plusieurs siècles de brillante civilisation jamais démentie, et porteurs des valeurs les plus nobles au sujet du genre humain.
Elu de la façon que l’on sait, avec 53% des voix, l’actuel Président de la République a été placé au trône de façon confortable sur la base d’une campagne axée sur une réforme en profondeur des institutions et de la société françaises. C’est l’homme de la « rupture ».
Il a bien raison de se voir en porteur de rupture, bien que, pour diverses raisons, son programme de changement ait du mal à démarrer comme il faut. La vraie rupture viendrait surtout du fait que avant lui, malgré les actes et manœuvres répréhensibles de ses prédécesseurs, ces derniers s’attelaient à maintenir un semblant d’ordre et de tenue « républicains » dans leurs façons. C’était des gredins de haut vol eux ! même en fait de filouterie ils se prenaient avec classe et subtilité.
Il est en effet facile de constater à quel point les manières de notre nouveau roi sont peu recommandables pour une République. Point besoin de les citer, la presse et tous les livres traitant du sujet le font déjà très bien.
Peut être faut-il entendre la rupture tant annoncée comme cette volonté de notre monarque de tropicaliser la République. A la manière de ses pairs et amis peu éduqués du Sud, plusieurs faits se traduisent en une tentative de concentrer le maximum de pouvoir ou à en déléguer quelques pans à ses proches, de telle sorte qu’à plusieurs reprises on a eu peur pour notre chère « séparation des pouvoirs » sans laquelle « tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser » (Montesquieu). C’est un phénomène universel, le pouvoir a propension à en demander toujours davantage, si bien que des mécanismes garantissant une définition, une limitation donc de ce pouvoir sont nécessaires pour ne pas tomber dans les vices naturellement humains qu’on ne reconnaît cependant qu’aux sociétés les « moins évoluées ». Que faire lorsque dans une régime où cette séparation est bien organisée, mais dans lequel le détenteur du pouvoir à tendance à éviter les limites ?
Cette tentative de concentration des pouvoirs à laquelle se mêle un affairisme inquiétant et rarement vu dans ce pays ; cette façon de diriger caractérisée par l’improvisation, le provisoire et la spontanéité rappellent certaines capitales des régions les moins tempérées de notre globe. Dans les régimes démocratiques les chefs d’Etats sont en principe élus sur la base d’un programme et non sur leurs capacités de prestidigitateurs de génie, doués pour épater leur public par la force de leurs tours.
A l’instar de ses amis du Sud, notre Président aime à être populaire, c’est me semble-t-il l’homme le plus médiatisé de France, heureusement garde-t-il encore un peu de pudeur pour ne pas faire placarder son portrait sur les panneaux géants réservés à la publicité dans nos villes. Vous verrez comment les rois tropicaux s’adonnent à l’ostentation, ce sont des spectacles à eux même, ils semblent oublier que « dans la société spectaculaire, il suffit d’être connu pour se croire reconnu, comme si l’apparence venait dédommager l’irréalité d’un sujet sans sol. Les personnages admirés ne sont plus des héros, porteurs d’un message ou d’une mission, ni des justes porteurs d’un référence éthique ; mais des vedettes, modèles de l’homme sans intériorité, champions de l’ostensible et du visible triomphant » (Chantal Delsol, Eloge de la singularité).
Toujours comme les potentats tropicaux, les bisbilles des journalistes à son égard sont crimes de lèse majesté ; les forces de l’ordre sous de tels règnes sont inciviques, se croyant dotées de super prérogatives. L’ordre doit régner, mais jamais au bon endroit. Certains anti-républicains peuvent, avec la bénédiction du pouvoir, dormir sur leurs deux oreilles. L’incantation, la surenchère verbale et la désignation de boucs émissaires masquent bien d’incapacités ou des réticences à agir.
Tels des démiurges, les dirigeants de républiques bananières veulent recréer leurs pays à leur image. Ici on a voulu inculquer au pays des conceptions sorties tout droit de l’esprit du chef. Nous avons eu droit entre autres à l’ « identité nationale » et à une lecture de l’histoire teintée d’affect et d’idéologie.
La rupture, encore elle, tant attendue par les français et d’autres observateurs de la politique de ce pays n’était pas au rendez vous en ce qui concerne le pouvoir d’achat : c’est la faute à la crise, tout le monde le sait. Elle ne s’est pas plus avérée du côté de la françafrique, ce néologisme qualifiant les sordides relations que maintient la France avec ses ex-colonies d’Afrique. On peut en effet constater que des relations clientélistes avec l’Afrique, le soutien à des dictateurs, la défense de l’affairisme français sur ce continent sont toujours de mise. Un ministre a même perdu sa place pour avoir prôné un changement dans ces relations.
Tous ceux qui se posaient la question de savoir si la France était en train de devenir une république bananière peuvent être rassurés, nous croyons trop en la force de l’esprit et du peuple français pour craindre de tomber dans ce que plus d’un siècle de conscience républicaine nous a jusque là évité. Il demeure quand même risible et pathétique à la fois pour un chef d’Etat, en temps de crise, dans un climat social morose, de déclarer « j’ai la banane ». Se tenir ainsi à distance du sort des populations confrontées à une situation difficile a de troublantes ressemblances avec ces Présidents pas capables de la moindre empathie avec le peuple dont ils ont la charge. Nous savons déjà dans quel type de républiques se trouvent de tels dirigeants. Le pouvoir les fait vivre dans un enchantement. Peut-être a-t-il des vertus psychédéliques chez certaines personnes, pourquoi sinon certains de ces chefs arborent-ils souvent des sourires niais ?
Philippe Ngalla-Ngoïe.
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Quelques ouvrages...
L'Evangile au coeur de l'Afrique des ethnies dans le temps court ; l'obstacle CU, Ed. Publibook, 2007 .
Route de nuit, roman. Ed. Publibook, 2006.
Aux confins du Ntotila, entre mythe, mémoire et histoire ; bakaa, Ed. Bajag-Méri, 2006.
Quel état pour l'Afrique, Ed. Bajag-Méri, 2003.
Lettre d'un pygmée à un bantu, mise en scène en 1989 par Pierrette Dupoyet au Festival d'Avignon. IPN 1988, Ed. Bajag-Méri, 2003.
Combat pour une renaissance de l'Afrique nègre, Parole de Vivant Ed. Espaces Culturels, Paris, 2002.
Le retour des ethnies. La violence identitaire. Imp. Multiprint, Abidjan, 1999.
L'ombre de la nuit et Lettre à ma grand-mère, nouvelles, ATIMCO Combourg, 1994.
La geste de Ngoma, Mbima, 1982.
Lettre à un étudiant africain, Mbonda, 1980.
Nouveaux poèmes rustiques, Saint-Paul, 1979.
Nocturne, poésie, Saint-Paul, 1977.
Mandouanes, poésie, Saint-Paul, 1976.
L'enfance de Mpassi, récit, Atimco, 1972.
Poèmes rustiques, Atimco, 1971.

