REFLEXIONS ACTUELLES

Par le professeur Dominique Ngoïe Ngalla qui nous livre ses réflexions sur le monde d'aujourd'hui : de l'Afrique des ethnies à la France au seuil de la sixième république, de la complexité des enjeux politiques aux péripéties du fait religieux, nous découvrons sous la plume de cet homme de lettres l'âme du poète qui rêve d'un autre monde, mais n'oublie ni les brûlures de l'histoire ni la dure réalité du temps présent...

vendredi, octobre 23, 2009

Les catholiques africains demandent un Pape Noir

L’élection d’Obama à la tête de l’Etat du pays le plus puissant du monde a donné des idées aux chrétiens d’Afrique d’obédience romaine. Le Pape en effet règne sur des millions et des millions de chrétiens répartis dans le monde entier. Quel bonheur et quelle fête le jour où ce Pape serait un Noir d’Afrique ! Après avoir demandé et obtenu de Rome la célébration du culte en langues locales, les catholiques africains n’entendent pas s’arrêter en si bon chemin. Ils veulent maintenant un Pape de leur couleur ! Est-ce dans l’espoir de vivre plus pleinement l’Evangile ? L’inculturation (l’effort pour donner une couleur locale à l’expression du message évangélique) n’ayant de chance de tenir ses promesses que par la nigrification du sommet de la hiérarchie de l’Eglise romaine, Mais on peut douter que de simples changements formels suffiraient à affermir les convictions religieuses des africains, soudain dopés et vivant mieux leur foi. Tout laisse penser au contraire que, pas plus que l’inculturation n’a amélioré la qualité de la spiritualité des africains, l’installation d’un Pape Noir à la tête de l’Eglise ne les rendra meilleurs chrétiens ; Certes, l’avènement d’un tel Pape nous ferait bondir de joie. Satisfaction de vanité légitime, semblable à celle que nous a donnée l’élection d’Obama aux Etats –Unis, Noir comme nous, et d’origine africaine. Mais pour l’essentiel, l’affermissement de notre foi et la transformation de nos misérables existences de pêcheurs où nous sommes si peu capables d’un peu de bien, il faut, hélas, avoir l’honnêteté, l’intelligence et l’humilité d’avouer que nous nous berçons d’illusions.

Le changement qualitatif de la spiritualité de l’Eglise africaine viendra d’autre chose : de la prise de conscience par les africains, des obstacles qui freinent la bonne marche de l’Eglise africaine. S’ils croient en l’Esprit Saint, il faut qu’ils lui demandent de redresser ce qui est tordu en eux, de briser la glace de leurs cœurs, d’affermir leur foi. S’ils ont la patience de demander cela, le reste leur sera donné par surcroit. Y compris d’avoir un jour un Pape Noir ! Qu’ils prennent conscience des faiblesses de leur Eglise : faiblesse intellectuelle, faiblesse spirituelle cachée derrière la chaleur des célébrations tapageuses et le nombre sans-cesse croissant des fidèles. Si faible cette Eglise comment ses fidèles peuvent-ils avoir la naïveté de croire que l’autorité morale qui lui manque, l’avènement d’un Pape Noir suffirait à la lui donner ? La transformant, comme ça, d’un bloc ! Mais un Obama à la tête des USA ça se mérite. Un Pape Noir à la tête de l’Eglise catholique ça doit se mériter aussi. L’Eglise d’Occident n’est pas puissante et n’a sur le monde l’autorité qu’on sait parce qu’elle a à sa tête un Pape Blanc. Elle est puissante parce que d’une part, du point de vue de la formation intellectuelle son clergé est solide, et que d’autre part, malgré de graves défaillances, parfois, en permanence elle se bat pour toujours plus de vie chrétienne en son sein. Fluctuat nec mergitur. Malgré l’orage le navire tient bien la mer et ne sombre pas. L’ambiance délétère introduite par le libéralisme économique et la frivolité subséquente vide certes les églises abandonnées à une petite poignée de personnes âgées. Cependant, dans le même temps, les monastères ne cessent de bourdonner de la prière de centaines et de centaines de moines de plus en plus étonnamment jeunes. Eglise vivante d’Occident dont la sève ne tarit pas. Les crises les plus effrayantes la relancent et la portent toujours plus haut. Et parce que dès les origines elle se porta à la pointe du combat pour éduquer, civiliser, ne craignant pas de travailler de ses mains, l’Eglise d’occident fut capable pendant des siècles, de contenir tant de barbarie qui avait déferlé sur l’Europe et menaçait d’engloutir l’Eglise elle-même.

Il n’y a qu’en se battant de cette façon que l’Eglise africaine pourra aider à endiguer tant de violence paralysante et tant de barbarie. Ce sont des obstacles terribles à la progression d’une foi solide. Et aussi longtemps qu’elle ne prendra pas toute la mesure de sa misère intellectuelle, spirituelle et morale, l’Eglise africaine sera inutile à l’Afrique et au monde à la tête duquel elle veut installer un Pape Noir. Il y a même tout lieu de craindre quelle finisse dans l’ornière, méconnaissable, engluée dans le folklore le plus grotesque. Longtemps, l’autorité morale de l’Eglise africaine reposa moins sur la solidité de son enseignement que sur la dignité de vie du prêtre, sa moralité, son témoignage. C’est vrai qu’elle était alors missionnaire. Jusqu’à l’indépendance, elle ne compta qu’un petit nombre de prêtres indigènes. Ce qui caractérisait cette Eglise là ? Un sens profond des exigences du sacerdoce chrétien. Certes, tous n’étaient pas des saints ; mais chez beaucoup d’entre eux, ce désir et cette volonté joyeuse de vivre une vie toute d’ascèse et de mortifications. Un haut idéal de spiritualité fait du mépris consenti des choses de ce monde : argent, amour, gloire. Une existence obscure dans la chasteté, l’obéissance, le travail et la prière, ça trempe le caractère et ça confère à celui qui s’y soumet librement, une aura et une force d’attraction vers soi insoupçonnée, qui ne sont d’ailleurs pas une exclusivité du christianisme. Cela s’observe partout où une société accède à un niveau supérieur de spiritualité. L’attraction que, depuis quelques décennies, (la période correspond à l’affadissement du christianisme en Occident) le bouddhisme asiatique par exemple exerce en Occident sur maints esprits assoiffés de hauteur spirituelle s’explique par la beauté de l’idéal du bouddhisme et la constance de l’effort de ses fidèles à couler cet idéal dans leurs vies. Loin de toute gesticulation rituelle inutile toujours suspecte d’afféterie.

On ne peut malheureusement pas en dire autant de l’Église africaine. Les statistiques nous montrent certes une Eglise en progression galopante. Mais à la vérité que se cache-t-il derrière la prise d’assaut des lieux de culte ? Une foi brulante ? Des convictions enracinées ? Non, la misère et une profonde détresse morale en quête de consolations faciles. L’examen du contenu de la foi de tels fidèles et de leurs pratiques rituelles révèle tout ce qu’il y a de peu chrétien. On se trouve aux limites des pratiques magiques parfaitement contraires à l’esprit de l’Evangile. Elles ne libèrent pas ; elles constituent au contraire des entraves qui creusent le lit du sous-développement. Elles se trouvent aux antipodes de l’esprit de l’Evangile qui libère et met sur la voie du développement lorsqu’il est bien compris.

Si l’Eglise africaine veut avoir, comme autrefois celle d’Occident, une voix qui compte et qui porte, pas besoin d’avoir un Pape noir à Rome, pur fétichisme. Qu’elle prenne le chemin suivi aux temps anciens par l’Eglise d’Occident. Quand le Pape et les évêques faisaient trembler les grands de ce monde, et étaient obéis au doigt et à l’œil par des foules immenses recueillies. Quel est donc ce chemin ? La discipline, le travail, l’étude, la prière. Les bénédictins, la famille de moines qui a tant fait pour bâtir la civilisation de l’Occident avait pour devise : « ora et labora », prie et travaille. Or l’Eglise africaine est pleine de ces jeunes gens qui entrent en religion non pas par vocation, mais pour se mettre à l’abri du besoin, dans une société économiquement déprimée et aux lendemains incertains. Trop de fainéants inutiles au sein de l’Eglise africaine en ont fait une Eglise de mendiants qui ne résiste pas aux cadeaux empoisonnés du pouvoir.

vendredi, octobre 09, 2009

Ecriture et conscience citoyenne.


« L’ethnie est-elle maladie dangereuse dont on peut, comme d’une fièvre maligne, mourir sans même s’en apercevoir ? Ou bien est-elle péché d’origine, ineffaçable, qui, même avec la meilleure bonne volonté, en pervertissant irrévocablement les fondements spirituels et psychologiques de la conduite humaine, rend, même chez les meilleurs, l’action bonne difficile »[1], des paroles que j’ai écrites dans un petit livre sans prétention. Il me faut y revenir, pour analyser et chercher à comprendre l’impact presque nul, spirituel et social, des œuvres des écrivains sur les mentalités de leur pays, eux dont des années 60 à nos jours , l’engagement à la cause des petits et des faibles contre les tyrans, les dictateurs et autres broyeurs des libertés et des droits de l’homme est resté exemplaire. Oui vraiment, le Congo-Brazzaville peut être fier d’avoir Jean Malonga, Antoine Letembet Ambilly, Tchikaya Utam’si, Sylvain Bemba, Henri Lopès, Jean-Baptiste Tati-Loutard, Tchitchelle Tchivela, Maxime Ndebeka, Emmanuel Dongala et cette poétesse de talent, Marie Léontine Tchibinda, notre comtesse de Noailles. Et tant d’autres de la génération montante dont la qualité des œuvres rassure sur la relève de demain. Et comment oublier Alain Mabanckou dont on peut se demander jusqu’où il n’ira pas ?

Tous ces écrivains, chacun en leur genre, ont honoré le Congo de l’éclat de leurs beaux talents. Tous, des écrivains de race, et dont la renommée à l’étranger n’est pas petite. Les raisons ou les causes sociologiques qui expliquent la production d’œuvres de cette qualité reste un mystère. En effet comparé à la taille de la plupart des Etats africains, le Congo est un petit pays que son sous peuplement relève dans une espèce d’insignifiance compliquée de sous développement. Une université qui est loin d’être brillante après avoir été un temps l’espoir de l’ex Afrique Equatoriale Française (AEF). Et taux de scolarité (presque 100%) qui pourrait fournir un élément d’explication à l’émergence de cette littérature de qualité ne s’élève de façon aussi admirable qu’après que la plupart de nos écrivains aient donné le meilleur d’eux-mêmes. Et puis, il s’agit d’un enseignement de masse. Dans ce cas il vaudrait mieux parler d’alphabétisation, dont on ne saurait attendre quoi que ce soit qui vaille vraiment. Mais peut-être, après tout la naissance et l’éclosion de tant de talents et surtout leur regroupement sur ce bout de terre presqu’au même moment (à quelques années de différence, ils sont tous de la même génération). Ne sont-elles qu’un effet du hasard ? Mon problème n’est pas là. Hasard ou aboutissement heureux du cheminement obscur d’une chaine causale, je m’étonne, connaissant la mission de l’écriture et de toute création de l’esprit, que tant de beaux talents rassemblés (ils se connaissent tous, se fréquentent ou se haïssent) n’aient pu concourir au façonnage d’une république de citoyens pour éloigner la violence et ses guerres civiles récurrentes. Résultat ? Un beau désordre politique économique et spirituel qui rejette le Congo dans les profondeurs du classement des pays sous-développés, où le sous développement signifie d’abord la difficulté, presque l’incapacité de la conscience citoyenne à éclore pour s’éveiller aux problèmes sociaux de l’heure et chercher à y trouver solution. L’écrivain n’est-il pas à sa façon le prophète qui mobilise à temps et à contre-temps. Parce que son intelligence dilatée est libérée des erreurs d’un savoir domestique limité (celui du groupe d’appartenance) le projette en permanence sur les laideurs d’un monde à éclairer et à transformer.

De ce fait parce que de toute leur volonté ils se forcent d’accéder à une meilleure connaissance d’eux-mêmes et du monde qui les entoure, afin de mettre de l’ordre dans le chaos, les artistes et les écrivains, dont le savoir a dilaté l’âme et la vision du monde, sont forcément des être épanouis. Cet épanouissement de leur être, ils le doivent à la recherche inlassable de la vérité et de la justice. Dussent-ils comme Socrate payer cette recherche de leur vie. Pour eux, la paix intérieure et autour d’eux est à ce prix. Et volontiers ils font du vers célèbre de Lucrèce leur devise : « felix qui potuit rerum cognoscere causas » , heureux celui-là qui connait les faits par leurs causes (Lucrèce, De natura rerum). C’est cette connaissance rationnelle objective du monde qui, lorsqu’elle s’accompagne d’éthique, délivre l’homme de la brute qui rue en lui et l’élève. Les artistes et les écrivains ne peuvent donc rester indifférents aux désordres de la société où ils vivent. Ils en sont la mauvaise conscience, ou du moins ils devraient en être la mauvaise conscience qui dérange. Qu’ils attirent à eux ou qu’ils repoussent, ils poussent forcément à la réflexion. Jean-Paul Sartre qui fut dur pour lui-même, modèle de probité intellectuelle et morale, demandait à l’écrivain un engagement de l’homme tout entier. A l’écrivain il assignait « de faire en sorte que nul ne puisse ignorer le monde, et que nul ne puisse s’en dire innocent » (Jean Paul Sartre, Qu’est ce que la littérature). On ne sort pas de là. On est écrivain ou on ne l’est pas. Et ce serait un bien piètre écrivain aujourd’hui, surtout dans le tiers monde, que celui qui s’arrêterait à la dimension esthétique de la création littéraire. Aujourd’hui celle-ci compte forcément trois dimensions : la dimension esthétique bien sur, la dimension réflexive et du questionnement, et la dimension politique c'est-à-dire la prise en compte des problèmes sociaux.

Dominique Ngoïe-Ngalla.
[1] Dominique Ngoïe-Ngalla, Le retour des Ethnies, BAJAG-MERI, Paris 2003.

dimanche, septembre 27, 2009

Eloge de la différence

Différence !plus que le mot lui-même, c’est le porteur de sens, le porteur d’altérité qui suscite diverses réactions chez les protagonistes de cette altérité. En vogue du côté des politiques avec les notions d’intégration, d’identité nationale, de multiculturalisme, de pluriethnisme, la différence est une notion dont on ne saurait se passer, une notion qu’il convient donc d’apprivoiser afin d’en faire une amie, étant donné qu’elle affecte même des groupes humains supposés semblables. La différence est ce dont est faite la vie ; elle en est la beauté et l’orgueil.
Bien que faisant partie de notre condition, la différence n’est pas aisément acceptée, surtout lorsque du fait de l’histoire, d’une position sociale, politique ou intellectuelle on est placé du côté considéré comme le bon côté dans une société donnée en fonction de ses valeurs et de sa hiérarchisation. Accepter la différence c’est accepter notre condition d’hommes, la vie étant faite de disparités, d’aspérités et de cavités. Si en certains endroits ou pour certaines personnes la vie est plane, pour d’autres elle est montueuse, vallonnée, et l’on peut apercevoir ça et là de petites rivières torrentueuses dans lesquelles, telles des truites, ces personnes se débattent avec ces courants tumultueux. C’est ainsi que la vie est faite de personnes de condition humble, de nantis, de nobles, de roturiers et de vauriens.
L’identité universelle du statut humain affirmé par le christianisme et tous les humanistes ne doit pas conduire à réduire tous les hommes sous le même rapport. Bien que notre égalité et notre identité résident dans notre dignité et valeur communes, les manifestations de l’humain par chaque personne sont singulières. Tout homme est unique. « Chacun des hommes, selon Bergson, a des dispositions particulières qu’il tient de la nature, et des habitudes qu’il doit a l’éducation qu’il a reçue, à la profession qu’il exerce, à la situation qu’il occupe dans le monde. Ces habitudes et ces dispositions sont, la plupart du temps, appropriées aux circonstances qui les ont faites ; elles donnent à notre personnalité sa forme et sa couleur. Mais précisément parce qu’elles varient à l’infini d’un individu à l’autre, il n’y a pas deux hommes qui se ressemblent. »
Pourtant une certaine tentation à l’égalitarisme manifestée par une volonté de niveler tous les hommes, oublie qu’il n’est pas possible de modifier ce que la nature a gracieusement donné à une personne, ou encore que les expériences quoique similaires ne sont pas interchangeables. Tout enfant par exemple, ne vit pas la perte de ses parents de la même façon ; toute personne ne subit pas l’exile avec le même courage. Si l’on admet que nos différentes aptitudes, bien utilisées, nous exposent forcément à des fortunes diverses, il est donc normal que nos succès diffèrent. Ainsi il y’a des personnes douées pour les affaires, d’autres pour mener les hommes, d’autres pour la spéculation intellectuelle, d’autres développeront des dons artistiques. L’issue de tout ceci est un prestige différent selon le statut que l’on aura acquis et les rôles qu’on exercera dans une société donnée.
La culture européenne qui se caractérise par la volonté d’épanouissement et d’indépendance de l’homme en le libérant de toute attache rendant difficile l’avènement du sujet, contribue elle-même à effacer ce sujet tant les nouveaux modes d’êtres et de pensée récusent toute notion d’autonomie, d’indépendance de pensée et de liberté de choix. L’industrialisation de la production, la société de consommation ont érigé de nouvelles logiques évinçant de façon subreptice nos capacités à choisir et ôtent, petit à petit, toute teneur à la notion de volonté.
L’occidentalisation du monde dont nous connaissons tous les causes exporte cette façon d’être à des régions dont les cultures, pour les plus fragiles, ont du mal à s’opposer à cette fécondation hasardeuse, adoptant volontiers ce qu’elle a de plus pernicieux. En tout cas en ce qui concerne l’Afrique, une observation lente et rigoureuse montre que son intérêt pour la civilisation occidentale n’est pas dans ce qu’elle a pu produire de plus admirable; l’Afrique est ce continent ouvert à tous les vents et tous les courants qui y déposent, sous les applaudissements des populations voyant là un pas vers la modernité, des poisons qui, si on y fait garde, finiront par avoir raison de ce que nous sommes. En effet, séries télé, films, clips vidéo nous projettent des modèles d’individualisme exacerbé, d’irrévérence envers le sacré, d’affairisme aiguisé et de sentimentalité qui à mon sens ne sont pas des valeurs africaines. Déjà potentiellement occidentaux, nous risquons, si nous continuons à nous oublier ainsi, de compter parmi les civilisations disparues. Il n’est bien entendu pas question de rejeter en bloc tous les apports culturels des autres mondes, mais il faudrait plutôt les accueillir en sachant rester soi même afin d’être mieux armé pour effectuer un tri entre ce qui nous convient ou non.
Etre soi même, assumer sa différence donc, permet non seulement d’apporter quelque chose à ce monde tendant dangereusement vers le fade et le monocorde, mais encore d’être mieux préparé au rendez-vous, cher à Senghor, du donner et du recevoir.Qu’aurions nous à donner si, dissolus dans l’autre, nous finissons par tellement nous ressembler que l’élan de la rencontre s’en retrouve ratatiné, rabougri. Ce qui attire véritablement l’autre-différent c’est la promesse d’un enrichissement mutuel ; il faut que l’autre soit une perspective de sortie de l’ornière que constitue notre éthos habituel. Cet objectif nourrit les curiosités, invite au rêve, au voyage et à la découverte. Il est en effet difficile pour certaines personnes enclines à l’échange et au dialogue d’où qu’elles soient de converser avec des personne dont tout laisse à supposer qu’elle recèlent d’énormes trésors du fait de leurs particularités intrinsèques, mais qui souvent déçoivent par leur conformisme et leur adhésion tous azimuts aux courants et tendances du moment, le mainstream des anglo-saxons. Je me souviens d’un ami passionné de musique qui me disait son ennui lorsque rencontrant une personne, il souhaitait parler un peu de musique avec elle. La question qu’il commençait par poser à ces gens était « quel genre de musique écoutes-tu ? », et il était assez fréquent qu’on lui réponde « un peu de tout.» Cette réponse au lieu de l’édifier le perdait davantage, en sorte qu’il n’en savait pas plus sur les goûts musicaux de ses interlocuteurs et leurs motivations. Cette question à laquelle il n’attendait pas une réponse préconçue était un moyen d’entrevoir l’univers de son interlocuteur, de pouvoir discuter et échanger et peut-être s’influencer mutuellement.
Rien de mieux que les cultures lointaines, différentes des nôtres, pour constater la richesse de nos différences. Les anthropologues et ethnologues de par leurs expériences des peuples les plus éloignés de leur civilisation nous rapportent des preuves de l’étonnante richesse du monde vécu de façon différente selon qu’on est aborigène d’Australie, Bushman ou Bororo. Privés de la diversité culturelle et de l’hétérogénéité qui créent la richesse des relations humaines, nous n’éprouvons pas le désir de connaître ce qui ne nous ressemble pas. C’est ainsi qu’un adulte jamais confronté à la différence qu’elle soit sociale ou culturelle, bien que se disant ouvert, mais en effet ouvert seulement à ce qu’il connaît et à ce qui lui est plus ou moins semblable, aura le plus grand mal à se faire d’une différence abrupte. Cela requiert un apprentissage de la nécessité de ne pas envisager le monde selon ses propres catégories de pensée et d’analyse, mais plutôt de savoir, si on peut dire, se mettre entre parenthèses pour regarder le monde tel qu’il est.
Cultiver la différence et non faire une apologie négative de la différence a encore ceci de bénéfique que cette culture facilite la relativisation de nos propres parcours et trajectoires et d’avoir un regard dénué de morgue, un regard plus accueillant sur les horizons qui ne sont pas les nôtres. Remarquons qu’une personne de bonne naissance issue d’une banlieue chic du New-jersey ou de quelque autre endroit huppé, a priori peu disposée au partage, à la solidarité et à la générosité et même à la gratitude, car ne connaissant pas la précarité, l’indigence, le dénuement,verra l’apprentissage de ces attitudes facilité par la fréquentation ou simplement la conscience aigüe du sort de personnes moins bien loties, dont la gratitude naturellement apprise par l’habitude de recevoir difficilement (pour de telles personnes recevoir le moindre penny, le moindre objet suscite de grands remerciements, ils savent mieux que quiconque la valeur d’une obole), n’a d’égale que leur dépouillement matériel. Une telle personne révisera ses caprices et aura, sans peut-être les pratiquer, connaissance des valeurs qui font avancer les humbles : humilité, courage, détermination, opiniâtreté, etc.
Parmi les instruments d’ouverture à la différence ou à l’altérité on peut citer les productions artistiques, en tant que fruits d’une vision propre à une culture donnée, comme instruments par excellence. Parmi ces productions, la littérature de par sa plus ou moins grande diffusion au delà de ses lieux de production, favorise la rencontre avec des personnages, des lieux, des atmosphères qui nourrissent en nous des aspirations et ambitions qui ne nous seraient pas venus naturellement. Un européen en lisant Amadou Hampaté Bâ pourra apprécier l’esprit de tolérance et de solidarité décrits dans son œuvre. Un africain en lisant Balzac ou Zola découvrira bien des plaies des sociétés industrielles naissantes ; les auteurs Anciens lui inspireront ou peut-être renforceront son sentiment quant à la dignité de l’homme et à la constante nécessité de tenir à la morale.En ce qui concerne les expériences littéraires et musicales, l’esprit ne saurait se satisfaire soit des mêmes rythmes ou des mêmes canons. Les sentiments qui caractérisent une personne donnée du fait de ses expériences ne trouvent pas forcément à s’épancher ou à s’exalter dans les musiques qu’il lui est donné d’écouter dans son environnement immédiat. Aux âmes martiales conviendront les musiques épiques, les marches militaires ; ne faites pas écouter du « coupé décalé » ou que sais-je d’autre d’oiseux et de bruyant aux personnes graves, soucieuses de sérieux et ayant développé le sentiment tragique de la vie, de telles personnes retrouveraient leur unité grâce à l’écoute de musiques évoquant par leurs sonorités des sentiments plus proches des états d’âme de cette personne, tels ces sanglots longs des violons de l'automne qui blessent le cœur de Verlaine d'une langueur monotone. Un esprit tourné vers la contemplation quasi mystique des choses de l’au-delà ne supporterait guère la foire et les tam-tams des Eglises africaines.

Philippe Ngalla-Ngoïe.

mercredi, août 19, 2009

La lente agonie du racisme.




Il y’a peine quelques mois, nous saluions le courageux et progressiste peuple américain élisant un Président issu d’une communauté regardée de travers, un Président en partie originaire de la partie damnée de l’Afrique, dont les capacités humaines de ses habitants ont longtemps été remises en doute avec force par des esprits brillants d’occident et d’ailleurs, seuls habilités à revêtir les caractères essentiels de l’Homme.

Mercredi10 juin 2009 survenait une fusillade au Musée de l’Holocauste de Washington DC. Cette fusillade ayant provoqué la mort d’un agent de sécurité noir, s’inscrit dans une série de crimes visant les minorités aux USA depuis l’élection de Mr Barak Hussein Obama, premier Président noir des USA. Ce fait prouve que ce pays progressiste, soulignons le -dans quel autre cela aurait été possible-, doit encore affronter les questions relatives à la race au sujet desquelles d’énormes tâches sont encore à accomplir. En effet les disparités sociales et économiques, les différences quant à l’éducation sont déterminantes pour la place et le statut des différentes ethnies de l’Amérique, et on sait que l’état d’un groupe ethnique dans une société donnée, surtout si ce groupe se place en tête des défavorisés, fonde des préjugés volontiers appliqués à tout individu issu de ce groupe. L’arrestation devant sa maison du Pr. Henry Louis Gates Jr, historien de renom, est un bel exemple de la force des préjugés.

L’élection de Barak H. Obama, grand pas vers l’adhésion aux valeurs authentiquement humaines de tolérance proclamées par les esprits des quatre coins du globe ( même les papous et tous les autres peuplades arriérées à la pensée si fruste s’y collent) a non seulement illustré la volonté, même timide, des Etats-Unis de franchir la « color line », mais elle a aussi illustré celle du reste du monde, puisque, en ce qui la concerne, une grande majorité était acquise à Obama en Europe (en France nous sommes les champions de la tolérance, Egalité et Fraternité sont garanties à tous; point besoin donc de compter la France parmi ces autres nations devant affronter l’épineuse question de la différence). Cela rassure, que l’on soit Blanc, Noir, Rouge, Jaune et même vert si possible, le rayonnement que confèrent à une personne ses qualités intrinsèques, touche la sensibilité de ceux là qui reconnaissent la stupidité des barrières et préjugés érigés par l’Histoire, l’économie, la culture, etc.

Le racisme sous toutes ses formes est question de différences, nombre d’entre nous avons du mal à les assumer. Au sein même de l’Afrique où la majorité de la population n’a pas le souci de la différence des races, au sein des Etats-nations les populations, parce que bien souvent issues d’ethnies différentes s’acceptent difficilement, l’autre étant un danger pour l’intégrité de l’ethnie. Le cas des hutus et des tutsi est symptomatique de ce phénomène. Comment deux ethnies partageant la même langue et un territoire si exigu en sont arrivées à se massacrer dans un combat qui avait tout d’une lutte ou l’un des protagonistes protégeait son intégrité contre des barbares venus de très loin.

Le racisme est fruit de l’intolérance elle-même née du refus de reconnaître en l’autre un semblable en ce qu’il a autant que moi tous les caractères d’un humain, fut-il pygmée ,dont des congolais de Brazzaville, à l’occasion d’un festival de musique, parquèrent, telles des bêtes puantes, quelques individus dans un zoo afin sans doute de mieux coller à leur condition animale. Pauvres pygmées! C’est un caractère dont même les plus civilisés et les plus fins ont du mal à se départir, pratiquant une fausse tolérance, un racisme élégant et courtois. On ne s’en débarrasse qu’au prix d’efforts sans cesse renouvelés de renoncer à notre condition soi disant supérieure pour la partager avec tous les sauvages et barbares de la terre. Cet effort ne devrait pas, comme au pays de la liberté de ‘égalité et de la fraternité, s’arrêter au niveau des déclarations et des intentions, où l’on se recroqueville sous le paravent de la République, formule magique sensée corriger les effets des préjugés et des discriminations dès qu’elle est prononcée. Un préfet hors cadre, voyez le symbole, s’est fait prendre en flagrant délit à l’aéroport d’Orly où, selon la presse, énervé, il fit le constat qu’ « il n’y a que des noirs ici ».
Philippe Ngalla-Ngoïe.

mercredi, juillet 29, 2009

Gotène ou le foisonnement de vie*

L'univers de Gotène n'est pas pas un univers de la quotidiennité. C'est un univers qui tourne le dos au vraiment; c'est un univers fantatisque qui fuit la logique la logique du commun pour laisser libre cours à la fantaisie. La vie s'y développe à foison, pour se fixer en des formes étranges et inattendues. Une telle vision du monde a natuerellement des déterminations sur les procédés et les techniques d'un art où souffle un véritable vent de liberté.


Immense talent logé dans un tempérament de feu, avec cela une imagination, une peuissance et une vivacité extraordinaires de poète surréaliste. Quoi d'étonnant si, méprisant le recettes et réfutant les conventions de l'art de peindre, ayant mûri, Gotène fait éclater les cares des normes d'école. Gotène est un peintre atypique. Au centre de son art, la célébration de la vie sous toutes ses formes. Certes, par l'explosion des couleurs, le refus de la perspective, la simplification extrême des formes, et par le contraste travaillé des couleurs et des valeurs, il fait penser aux techniques et aux procédés de l'impression et de l'expressionnisme. Mais il n'est pas impressionniste, il n'est pas expressionniste. Le rapprochement qu'on pourrait faire entre la peinture de Gotèn et ces courants et ces écoles, relèverait ds convergences fortuites. Aucun rapport de filiation. Même si "Les femmes bleues" font penser aux danseuses bleues de Degas. Gotène a ses racines dans l'art nègre, dont cependant, il se garde d'être prisonnier. Gotène reste imprévisile. Roulé dans cette ironie et cet humour intarissable, il en amplifie la fantaisie, le lyrisme cosmisque et l'élan joyeux vers la vie, dont le spectacle changeant et divers le fascine et l'amuse. Avec insistance il en souligne le côté drôle.


Elle est du meilleur humour, cette grimace de singe coiffé d'un escargot à la tête impossible. Encombré d'objets de pacotille et avançant pesamment, Le vieux Vendeur est tout a fait cocasse avec sa tête de volatile bavard. Avec son étrange bonnet phrygien et sa pipe aux dimensions démesurées, le personnage du grand fumeur est burlesque dans sa gesticulation baroque.

Et justement ce qui caractérise la peinture de Gotène et qui l'arrache au ressessement des mêmes sujets et des mêmes thèmes, ce sont cette fantaisie inimitable et ce foisonnement de vie qui s'alimentent au bouillonnement des forces qui sont en lui. Forces gourmandes, sans cesse elles poussent le peintre à chercher à capter tous les messages de la nature. Ce qui donne des tableaux saisissants: Les feuilles qui nou parlent, Un étang sans poissons, Forêt d'eucalyptus, Feu de brousse, Une forêt verte, pour ne citer que ceux-là. Capter tous les messages de la nature, écouter les voix du monde pour dialoguer avec elles, fonction essentielles des grands poètes, de Lucrèce à Shakespeare, de Victor Hugo à Baudelaire, de Baudelaire à Mallarmé, de Mallarmé à Rimbaud. L'élan qui soulève la peinture de Gotène vient justement de son contact plénier avec les choses drues et concrètes de la vie. A la façon des symbolistes, il veut célébrer la nature et pour y arriver, il s'efforce d'en percer et d'en révéler l'aspect caché, le sens mystérieux.


Sous son regard les eucalyptus sont soudain doués d'une âme; alors, Gotène les drape dans la dignité altière des notables batékés. Sous son pinceau, les poissons cessent d'être de banals petits animaux juste fait pour satisfaire les besoins alimentaires de l'homme. Le poisson est créature vivante et belle à voir, et c'est l'unique fonction que, respectueux de la vie, le peintre lui assigne.


Dans leur étrange entrelacement, Les lianes grises chantent une complainte et nous ramènent à l'émouvante chanson grise de verlaine. Les êtres inanimésont ainsi une âme. Sous le regard de Gotène, le balai n'est plus ce vulgaire instrument de ménage : il parle aux vivants. Il est présence vivante.


Ce foisonnement de vie, cette vitalité de cosmos, Gotène use, pour l'exprimer, de bien des procédés. Les plus courants étant ces arabesques qui enveloppent et traversent les formes pour leur imprimer cette extraordinaire vivacité de mouvement. L'autre procédé le plus courant est cet entrecroisement dynamique des lignes et des couleurs d'où jaillissent parfois des formes inattendues: Les danseurs aux bracelets, Le couple rouge et beige, Les couleurs du lit, Les cinq rêveurs,... toute une fantasmagorie. Peinture vivante de Gotène qui arrache à l'inexistance, pour leur faire prendre part au chant et à la danse du monde, les objets inanimés mêmes. Et parce qu'il ne conçoit pas autrement la structure de l'univers que sous sous l'image du tournoiement perpétuel et de la valse des éléments qui le constituent, Gotène revient constamment sur le thème de la danse, parce que, par le sortilège de la musique, la danse instaure entre individus qui y entrent un lien d'intimité communielle. la danse est, pour Gotène qui y revient de façon obsessionnelle, l'étincelle qui rallume la joie du monde. Et le monde de Gotène est un monde pris dans un irrésistible élan de joie.

*:Gotène, peintre congolais né en 1939, personnalité légendaire et incontournable à Brazzaville, a plus de 50 ans d'expérience en peinture, et derrière lui, un riche parcours international, de très nombreuses expositions, et de tout aussi nombreux prix (Grande Médaille de Vinci à Paris, …).

dimanche, juillet 19, 2009

L'Afrique malade de ses dirigeants




S'interroger sur les problèmes actuels de l'Afrique nous renvoie souvent à ces maux trop bien connus pour l'avoir désorganisée, vidée et enfin soumise à un joug atroce. Ces maux il est vrai ont marqué ce pauvre continent à jamais, mais il est cependant de mauvaise foi de ne laisser peser nos malheurs présents que sur ces pages douloureuses de notre histoire.
Aujourd'hui que les choses ont pris une autre tournure, l'Afrique pilotée par ses propres fils était mal partie, mais les moyens d'arriver à bon port ou même seulement de se remettre sur le rail lui sont connus, rien ne l’empêche d'y accéder. Le Botswana et quelques autres pays dont on ne parle malheureusement pas beaucoup essaient tant bien que mal de les appliquer, et ça semble marcher jusqu'aujourd'hui. C'est preuve que la recette est assez simple, elle s'appelle la bonne gouvernance.

Est-elle simple avons-nous dit? Certains n'arrivent pas à les appliquer pourtant. Ce qui est paradoxal chez ces pays qui n'arrivent pas ou qui ne veulent pas les appliquer (qui sait?), c'est que ce sont des pays richement dotés en matières premières: des populations jeunes et dynamiques, des ressources naturelles abondantes, donc des ressources financières. Voila pourtant des ingrédients qui, sous la férule d'une administration sérieuse et rigoureuse, donnent un plat savoureux appelé développement. Il ne s'agit pas de se hisser aux standards de l'OCDE, mais d'apporter aux populations le minimum de bien être: de l'eau, de l'électricité, des services sociaux et les infrastructures leur permettant de se prendre en charge et attirant des investissements étrangers.

Ces pays, pour la plupart situés en Afrique centrale, ont des dirigeants qui ne sont pas animés de fierté et de piété pour leur pays, ce sont de bien mauvais princes. Ils manquent de noblesse. La pire des rotures ne se comporterait pas comme ils le font avec leurs populations. A les voir avec leur air sage et grave lors de sommets et rencontres entre chefs d'Etats, qui ne les connaitrait pas pourrait penser que cet air reflète leur souci permanent d’améliorer la condition et le sort de leurs populations. Que nenni! Ces princes sont notoires pour leur incurie, autrement comment pourraient-ils dormir paisiblement autour de tant de misère?

Au départ choisis, que dis-je, placés au pouvoir par leurs parrains occidentaux pour leur talents de cancres, car cancre faut être pour livrer son pays plus que ce qu'attendaient de vous vos parrains, (vous en êtes ainsi la risée, vous qui vous prenez pour leurs amis; ils ne pouvaient pas s'attendre à mieux en terme de suppôts, et je ne serais pas étonné que lors de rencontres entre chefs d'Etats occidentaux ou dans leurs cabinets lorsqu'il leur arrive d'aborder les questions africaines qu'ils se disent « ce sont des supers tarés ces potentats nègres ! »), ces mercenaires venus faire souffrir leurs peuples, se comportant tels des flibustiers ou des soldats d’une armée conquérante avide de viols et de razzias, n’ont plus besoin d’un quelconque soutien pour s’agripper au pouvoir, les relations internationales sans cesse changeantes prennent le cap du non interventionnisme. Les Africains usent désormais de l’arme constitutionnelle pour demeurer au pouvoir, et je ne pense qu’ils soient conseillés en cela par l’occident. La souveraineté des Etats africain étant respectée il ne demeure plus que les injonctions et discours de dirigeants étrangers, invoquant l’avènement d’une autre façon de conduire les affaires, de dirigeants plus responsables, capables de donner une vision et un idéal aux jeunesses de leurs pays. Des prêches dans le désert, le chien aboie, la caravane passe !

Dans un monde globalisé, où les mauvaises conditions de vie imposées à un peuple ont forcément des répercussions bien au-delà des frontières nationales, le phénomène de l’immigration avec son lot de drames, pour ne citer que cela, devrait inciter les pays « puissants » à plus de responsabilité, leur action au Zimbabwe par exemple souffre de son peu de sévérité. C’est d’actions menées dans le cadre des institutions internationales telles que les Nations Unies que devraient être prises des mesures coercitives contre ce que nous nommons le déni de bonne gouvernance. Devrait être sanctionnée cette façon d’infliger souffrance et misère à son peuple quand on sait que le pays a largement les moyens de subvenir à ses besoins primaires.

Pourquoi donc souhaiter diriger un pays si ce n’est pour apporter une pierre à son édification en tant que nation moderne et polissée ? Souhaite-t-on demeurer au pouvoir, car c’est souvent le cas, pour se révéler être des pachydermes à qui le moindre effort de réflexion et d’imagination donne la migraine ? Par paresse on ne gouverne plus, on se contente, tel un malpropre de voler le petit peuple au lieu de s’en prendre aux multinationales. Dépourvus de capacités d’abstraction, ils ont trouvé en l’Etat, dont ils comprennent très mal les principes, le moyen d’assouvir leurs instincts de bêtes sauvages. Quant aux capacités d’imagination, ce serait trop leur demander, on le sait, c’est du rêve de certains dirigeants que sont sortis les plus beaux édifices d’Orient et d’Occident. Nous on se contente de rêver de châteaux et de voitures de luxe payées avec l’or de notre peuple. Ce sont alors des monstres dont les rêves sont porteurs de destruction, de misère et de mort, et dans tous les domaines ! C’est dommage que Pinocchio ne soit qu’un conte de fée, on verrait beaucoup de nez s’allonger au cours de déclarations d’adhésion aux principes rationnels de gestion d’un Etat.

On reconnaît à ces piètres dirigeants une autorité, mais n’oublions pas que l’autorité, la vraie ne se décrète pas, elle vient des qualités de celui qui se veut se veut chef ; de l’ascendant que lui ont conféré sa distinction quant au savoir, aux qualités militaires, la noblesse de son attitude envers tout ce que la vie lui propose ; celui là est le primus inter pares des Romains. Une telle autorité est reconnue même par les adversaires tellement elle s’impose. La nôtre, du moins celle de nos chefs d’Etats est issue de la crainte inspirée par les armes, c’est de la coercition.

La question serait réglée si de tels comportements n’étaient constatés que chez cette classe d’hommes politique de mauvaise facture. On pourrait considérer qu’il s’agit d’un mauvais songe dont on se réveillera, mais la mauvaise pratique a eu le temps de s’infiltrer dans l’imaginaire de nos sociétés, elle devient référence normative, donc coutume. Il n’est pas rare d’entendre de jeunes congolais, centrafricains ou camerounais, lorsqu’ils se prennent à rêver de pouvoir, de se voir agir selon les mêmes codes que les roitelets actuels. Nombreux sont les jeunes gens qui ont intégré comme norme de comportement leur tentation à la facilité. Voyez donc ce que peut avoir comme résultat d’avoir trop longtemps des gens sans foi ni loi à la tête d’un pays. Ils portent le virus de la déliquescence. Si l’on ne prend conscience ce mode de gouvernement deviendra normal. Aux intellectuels donc de descendre dans l’arène et d’éclairer par leur lumières ce pauvre peuple engourdi et ahuri par tant de souffrances. De ceux-là aussi beaucoup de choses sont à déplorer, nous en reparlerons si Dieu nous prête vie(*).



Philippe Ngalla-Ngoie.


* Au sujet des intellectuels, lire l’article « Intellectuels vermoulus d’Afrique : la trahison des clercs » publié sur ce blog.

mardi, juillet 14, 2009

Afrique centrale: la jeunesse dans les nasses des idéologies groupales.

Ce n’est pas seulement de ses matières premières que l’Afrique noire est riche. Elle ne l’est pas moins de ses hommes. Et comme le gros de ces hommes est constitué de jeunes, on peut bien dire que ce continent qui aujourd’hui barbote dans la misère, est promis à un bel avenir ; la jeunesse étant promesse de moisson et d’abondance. Un phénomène sociologique inquiétant vient cependant tempérer notre bel optimisme : en dehors du SIDA qui y fait des ravages plus qu’ailleurs dans le monde, et des guerres endémiques qui, si l’on n’y veille, peuvent avant trop longtemps contrarier le dynamisme de cette courbe démographique, on doit tenir compte d’une donnée peu rassurante : la jeunesse africaine, l’objet de tant de fantasmes (légitimes sans doute), est une jeunesse malheureusement que ses trop fortes attaches aux communautés de base (ou ethnies) antagonistes aliènent forcément, en l’amenant à s’y soumettre aveuglément. Cette jeunesse se trouve de ce fait affligée de myopie idéologique qui l’empêche de voir au-delà de l’horizon de l’espace étriqué du groupe d’appartenance qui a pour elle la douceur sécurisante du nid maternel idolâtré.

Jeunesse divisée donc et traversée de conflits ; l’exact reflet des divisions et des rapports heurtés qui affectent les multiples groupes ethniques auxquels elle appartient. Résultat ? Le processus de formation de la nation tarde à se mettre en route, quand nation signifie désir et volonté d’un vouloir vivre ensemble, par l’affaiblissement progressif du lien primaire des populations aux sociétés de base, à la faveur de l’apparition, dans les centres urbains, d’autres pôles d’identification collective des individus : l’école, les églises chrétiennes, les milieux professionnels, le sport de masse, l’armée. Il en avait résulté la formation d’un grand nombre d’organisations de masse : jeunesse socialiste, jeunesse catholique, jeunesse protestante, jeunesse étudiante, union des femmes révolutionnaires, bien d’autres encore qui s’emploient toutes à unifier ce qu’elles appellent « les forces vives de la nation », par le décloisonnement et le rapprochement de toutes les ethnies, à fondre à terme en une même âme collective, au moyen de la socialisation active des normes et des valeurs républicaines ; l’autorité de l’Etat devant être assise sur ces normes et ces valeurs.

Mais il est clair que ce sont là identités collectives secondaires, pas encore suffisamment affermies. Il leur manque la solidité structurelle que seul donne le temps long. En temps de paix, tout va bien ; ou pas trop mal. A l’observateur étranger les rapports entre les différentes composantes culturelles du pays apparaissent harmonieux, mais qu’éclate une crise sociale grave, très vite le souci de sécurité réveille le reflexe identitaire. A l’appel de l’instinct de groupe nos organisations de masse se débandent. Sa pression réajuste dans le sens des logiques de l’idéologie groupale, des positionnements politiques jusque là désirés et approuvés dans l’enthousiasme, maintenant perçus comme de véritables aberrations et reniés sans remords.
Il s’en trouve certes, qui résisteront à l’appel des sirènes du groupe d’appartenance, fidèles aux engagements pris ensemble. Mais combien peu nombreux ! Qui par ailleurs payent leur fidélité à un idéal par des vexations de toutes sortes. Leur entourage les accuse de traitrise.
La grande diversité d’origine culturelle de ses membres fragmente en une multiplicité de clans aux rivalités féroces la classe politique des pays africains. Pour des formations politiques à forte coloration ethnique, la jeunesse plus homogène des groupes d’appartenance est un vivier inépuisable dans lequel elles recrutent, sans difficulté, des troupes de militants convaincus et décidés.

La charge affective du lien culturel qui transforme une foule anonyme en une gigantesque parentèle est, dans la circonstance, un atout de premier ordre. Elle crée une ambiance qui établit entre le leader et sa base (dont le plus gros des adhérents est constitué de jeunes) une relation de type presque fusionnel. Ce qui explique que cette base obéît au doigt et à l’œil aux ordres du leader. A charge pour ce dernier de mettre toute son intelligence au service des intérêts de sa base, dont il renforce ce faisant le dangereux cloisonnement idéologique qui rétrécit le territoire national commun ramené aux limites familières des terres du groupe d’appartenance où la communauté de culture rassure.

Dans un tel contexte sociologique traversé par des peurs, réelles ou imaginaires et les égoïsmes de groupe, il n’est pas question pour des jeunesses cloisonnées, de songer à la nécessité et à l’urgence d’aller les unes au devant des autres pour former bloc ensemble contre des pratiques qui appauvrissent l’Afrique. Le salut de l’Afrique viendra de la prise de conscience par la jeunesse de tout le pays, du péril que sa fragmentation en groupes rivaux fait courir à l’ensemble de la communauté nationale.

Qu’on ne s’y trompe donc pas, ces jeunesses africaines qui grandissent sous le regard d’adultes, contre les apparences, façonnés à l’ancienne, conformément aux idéologies de leurs groupes d’appartenance, ces jeunesses donc adopteront peu ou prou les comportements sociaux des adultes. L’éducation reçue à l’école ou à l’église est trop sommaire et sur le plan pédagogique trop mal organisée pour ouvrir à la modernité qui est synonyme de triomphe de la raison critique, les jeunes qui la reçoivent, en gommant de leur esprit la part mauvaise du patrimoine spirituel légué par la vieille Afrique. Le martèlement du discours républicain est encore loin d’entamer la solidité du lien à la communauté de base. L’allégeance politique et citoyenne à l’Etat a de ce fait beaucoup de mal à se construire. Faute de culture démocratique qui serait le levier de ses choix politiques, étranger aux valeurs de la République trop abstraites pour lui, le leader politique africain reste l’homme d’un clan. Il en incarne les intérêts.

Vues ainsi fût-on de tempérament optimiste les perspectives de la jeunesse africaine sont bien sombres. Surtout que s’y ajoute la médiocrité de la classe politique qui produit des dirigeants irresponsables, sans imagination, ne pensant qu’à s’amuser, ne se donnant jamais le temps de réfléchir pour proposer un modèle d’ambition politique fondé sur la justice et l’équité plus le sens de l’esthétique et du beau dans lequel toutes les jeunesses se reconnaitraient. Dans la Grèce et la Rome Antiques quelle jeune ne rêvait d’être plus tard un Caton ou un Thémistocle, lui aussi ? Pour la jeunesse africaine Nelson Mandela devrait être au centre de ses rêves.

On le voit il s’agit pour la jeunesse africaine encore travaillée et divisée par la diversité de son ancrage culturel, de réveiller les trésors de générosité qui dorment en elle, de créer les conditions d’une prise de conscience des périls que court l’Afrique, faute d’une jeunesse vivante. S’efforcer de fondre toutes les jeunesses en une, autour d’un idéal commun. L’allégeance aveugle à la communauté de base devant être reconnue pour ce qu’elle est dans le contexte d’un Etat moderne : une abominable aliénation.

Quelques ouvrages...

L'Evangile au coeur de l'Afrique des ethnies dans le temps court ; l'obstacle CU, Ed. Publibook, 2007 .

Route de nuit, roman. Ed. Publibook, 2006.

Aux confins du Ntotila, entre mythe, mémoire et histoire ; bakaa, Ed. Bajag-Méri, 2006.

Quel état pour l'Afrique, Ed. Bajag-Méri, 2003.

Lettre d'un pygmée à un bantu, mise en scène en 1989 par Pierrette Dupoyet au Festival d'Avignon. IPN 1988, Ed. Bajag-Méri, 2003.

Combat pour une renaissance de l'Afrique nègre, Parole de Vivant Ed. Espaces Culturels, Paris, 2002.

Le retour des ethnies. La violence identitaire. Imp. Multiprint, Abidjan, 1999.

L'ombre de la nuit et Lettre à ma grand-mère, nouvelles, ATIMCO Combourg, 1994.

La geste de Ngoma, Mbima, 1982.

Lettre à un étudiant africain, Mbonda, 1980.

Nouveaux poèmes rustiques, Saint-Paul, 1979.

Nocturne, poésie, Saint-Paul, 1977.

Mandouanes, poésie, Saint-Paul, 1976.

L'enfance de Mpassi, récit, Atimco, 1972.

Poèmes rustiques, Atimco, 1971.