REFLEXIONS ACTUELLES

Par le professeur Dominique Ngoïe Ngalla qui nous livre ses réflexions sur le monde d'aujourd'hui : de l'Afrique des ethnies à la France au seuil de la sixième république, de la complexité des enjeux politiques aux péripéties du fait religieux, nous découvrons sous la plume de cet homme de lettres l'âme du poète qui rêve d'un autre monde, mais n'oublie ni les brûlures de l'histoire ni la dure réalité du temps présent...

mercredi, décembre 02, 2009

Quand la France débat de son identité

Ce débat, sorte d'extériorisation d'une étrange conception de l’identité (identité nationale) que la notion de liberté chère à la France récuse, est dangereux,il tend à définir ce qu'est être français. Qui le sait vraiment? Or définir, c'est limiter, c'est exclure, c'est circonscrire. Qui serait le bon français? Les commanditaires de ce débat, de celticité douteuse, eux je suppose, se sentent bien français quand bien même une partie de leurs origines sont ailleurs.

Etre français qu'est ce que cela signifie lorsque l'héritage chrétien malmené par la laïcité et le patrimoine gréco-romain revendiqués sont également partagés par des millions d'autres européens? La menace d’autres cultes sur la première fille de l’Eglise reconduirait-elle les français à la messe, qui depuis ne fait plus recette ? Dans la guerre contre les ennemis de l’identité nationale française, des valeurs ringardisées par la modernité, la société de consommation et ses avatars sont rappelées en renfort. La France serait-elle en train de se dilater à ce point ? Mais pourquoi être si conservateur, refuser d’avancer dans le sens de l’histoire et jouer ainsi les réactionnaires, pas beau ! diraient les enfants. Peut-être est-ce l'inclination au rejet de l'autre qui ferait le bon français. A ce sujet l'histoire française dans le temps court nous donne pourtant des exemples à ne pas suivre. Un gouvernement récemment s'est fait champion de l'ouverture et de la diversité, qui subitement agite le chiffon rouge du danger du communautarisme, du danger de l'atteinte, si rien n'est fait, à l'intégrité française. C'est grossier pour l'administration d'un pays dont nombreux ont chanté la vocation à l'universel, à la charité, à l'humanisme. Et bien ce n'est pas cela la Grande France, exportatrice de révolution et de passion ravageuses des injustices. L'esprit français, forgé par ses lettres et sa philosophie, a plus que tout autre la capacité de germer chez d'autres peuples, faisant de la culture française l’une des plus appréciées.

La France a vocation à l'ouverture. Sa position géographique l'ayant faite ouverte à maints vents et courants l'y prépare; l'histoire de son peuplement montre qu'elle n'a jamais cessé d'agréger et de fondre dans un même creuset des gens venus d'ailleurs. Il faudrait croire que, l'identité nationale étant en danger, certaines personnes ou groupes de personnes ayant eux aussi vocation à être pleinement français sont des poisons pour la pureté de la race française. Il n'ya que les régimes totalitaires pour se permettre de telles manœuvres, définir une identité. Maintenant on va décider d'autorité légale ou administrative comment il faudrait être français. Quelle blague!

La loi pourtant définit clairement le français, c’est la personne titulaire de la nationalité française. On est français par le sang, par la naissance, pour services rendus à la France, par l’intégration à la société française. Plus encore que tous ces critères, on est français par amour pour la France, par une sorte d’affinité élective on s’est choisi, on s’est aimé. J’en connais de nationalités étrangères qui se sentent profondément français ; quelque chose de tout ce que la France a à offrir les a tant touchés que pour rien au monde ils s’en sépareraient. Ainsi sont les francophiles du monde entier. Mais cette proximité avec la France dont ils se sont fait l’ami, personne n’aurait pu le leur dicter, il s’agit d’un rapport d’adhésion libre. La seule force en jeu ici est le pouvoir de séduction de la France. Or on ne séduit pas par la contrainte. Comme tout pays la France a ses défauts, ses parts d’ombre dont même les français les plus fiers ont honte ; ils n’en aiment pas moins la France pour autant. Il est vrai que depuis un moment la France a du mal à se faire aimer, et ceux qui contribuent à ce désamour, on les connait.

Et puis, pour ceux-là qui sont français, on pourrait suggérer aux défenseurs de l’identité nationale dont les éclaireurs, placés sur des miradors et des postes avancés, aperçoivent au loin un nuage de poussière soulevé par les sabots des montures portant des hordes barbares en marche vers la France dans le seul but d’écraser la francitude, de s’armer du casque et du bouclier que sont la culture. La culture est à mon sens, hormis ses idéaux, ce que la France a de plus grand et de plus beau. Montaigne, Ronsard, Rabelais, La Fontaine, Molière, Voltaire, Victor Hugo, Balzac, Zola, Baudelaire et tant d’autres parmi ceux qui depuis longtemps reposent en paix ; Sartre, Camus, Barthes, Saint-Exupéry, Péguy, Malraux, Simone de Beauvoir et tant d'autres encore plus près de nous, soufflent sur nous l’âme de la France qu’on veut avilir en la parant des guenilles de l’intolérance.
S’il est un môle indéfectible ou presque des peuples, c’est bien en la culture qu’il faut le trouver, la culture étant ce que les hommes d’un peuple destinent à leur survivre, une sorte de témoignage durable de ce qu’ils sont. Une culture séduisante et favorable à l’épanouissement de l’esprit humain ne saurait être anéantie par aucun envahisseur, la culture grecque nous le prouve, qui séduisit les Romains victorieux. Quel romain digne de ce nom, au IIe siècle avant JC, Caton mis à part, ne voulait-il apprendre les humanités grecques ?

Cunctator.

mercredi, novembre 25, 2009

L'élégance des sapeurs

« L’art d’être un homme », tel est le titre d’une exposition qui a lieu en ce moment au Musée Dapper à Paris. Une partie cette exposition, consacrée à deux photographes, a pour sujet l’univers de la Sape et des sapeurs. Une chose retient l’attention lorsque l’on regarde ces photos, le contraste entre la mise impeccable de ces sapeurs et les endroits où sont prises ces photographies. Des personnes vêtues de façon très chic posant dans un environnement dont l’épithète qui vient le premier à l’esprit pour le qualifier est misérable. Ce contraste qui ne manque pas d’interpeler et de choquer donne à réfléchir, à s‘interroger. Qu’est ce que le photographe a-t-il voulu exprimer par ces images, ou plutôt, puisque c’est en principe de sapeurs dont il s’agit, que veulent-ils exprimer en s’habillant de la sorte dans un tel environnement où rien qu’à le regarder, on devine qu’on y manque de tout ou presque. Nous y reviendrons.


Les sapeurs dont tout le monde convient à dire qu’il s’agit d’une création congolaise font partie du paysage social congolais (RDC et Congo-Brazzaville) depuis plus de deux décennies avec une recrudescence du mouvement ces dernières années due à l’exploitation commerciale de ce mouvement, principalement par l’industrie audiovisuelle. La sape est même en train de devenir, de façon subreptice, un trait culturel par lequel les congolais sont identifiables. Ils se sont faits, en Afrique comme en Europe, champions en fait de bonne mise et de prestance quant au vêtement. La SAPE est même une religion, la religion du tissu, avec ses tabous ses interdits, ses prêtres et théologiens. Comme dans toutes les grandes religions dont l’histoire des hommes nous donne à observer le cours, la SAPE connait ses divisions et schismes. Si certains sont partisans inconditionnels de l’habit classique (Brazzaville), d’autres sont adeptes d’une ligne plus détendue et imaginative, rehaussée par le prix élevé des pièces (Kinshasa). Quelque soit la tendance, l’obédience ou la secte à la quelle il appartient, tout sapeur se réclame de l’élégance. L’acronyme de leur mouvement ne se termine-t-il pas par « Elégantes », épithète parent, du fait de l’appartenance à un même champ sémantique, du substantif élégance.


Mais en quoi donc consiste cette élégance nouvelle, minimaliste qui ne se contente que de soigner sa tenue, encore que là aussi des choses sont à revoir, sans polir sa personne, de telle sorte qu’on ait un sapeur non seulement bien vêtu, mais aussi d’un commerce agréable à quiconque. C’est cela aussi l’élégance. Est en effet élégant celui qui aura su polir sa personne afin qu’elle plaise quelque soit la circonstance, quelque soit l’endroit. Outre le vêtement qui doit nécessairement être bien mis, l’élégance est question de finesse, de mesure, de civilité et surtout de goût. L’élégance concerne alors de ce point vue, le domaine de l’esprit, qui pour cela doit se manifester avec grâce, grâce qui se répandra sur l’ensemble de la personne de sa tenue et de son allure. C’est ainsi qu’il nous arrive d’entendre dire « une âme élégante ». Cette personne sera charmante aussi bien dans la conversation que dans ses manières. Un esprit dont les pratiques et habitudes tendent vers tout ce qui contribue à nous apprendre notre métier d’homme, rendant l’âme belle, bien disposée, délicate et agréable sera d’une élégance plus riche que celle ténue et pâle du sapeur.

La personne élégante, sapeur ou quiconque, procure par sa présence simple, tel un ornement, de l’agrément au lieu où elle se trouve. Si les sapeurs étaient des personnes élégantes, les joutes verbales et gestuelles auxquelles donnent lieu leurs rencontres, c’est certain, donneraient des tirades mémorables tant ils se défendraient, grâce à une langue gracieuse elle aussi, de façon non seulement brillante mais combien belle et touchante. Rien que pour cela il serait souhaitable que nous ayons à voir un jour un griot aux paroles sucrées et fleuries dans la peau d’un sapeur. Qu’elle s’exprime en Lari, Lingala, Français ou autre, la langue de la personne élégante ne doit pas demeurer en reste.

L’élégance est donc contraire à la barbarie, à la grossièreté, à cette rudesse de manières qu’il n’est pas rare d’observer dans les vidéos et documentaires dont le sujet est la SAPE telle qu’entendue aujourd’hui ; elle se manifeste d’emblée sans le secours de l’ostentation vulgaire et de discours remplis de soi même dont usent les sapeurs pour se présenter.
Pas besoin de revenir sur la notion de gout, mais reconnaissons que mettre des costumes dont les couleurs répugnent les clowns et saltimbanques eux-mêmes, c’est cruellement en manquer.
Une personne dépourvue de charmes particuliers quant au physique, et cependant dotée d’une âme lui conférant des manières nobles et galantes, ne manquera de séduire tous ceux épris de bonnes manières et de propos agréables. Le soin de l’être devant en principe passer avant celui du paraître, l’élégance devrait ainsi d’abord habiter la personne avant de rejaillir sur son aspect extérieur. C’est le contraire chez nos élégants adeptes de la SAPE. Cependant loin d’insinuer que tous les sapeurs sont des rustres et perroquets autant en ce qui concerne leurs paroles inarticulées en terme de logique que leur gout pour le bigarré et le flashy, il y’a des sapeurs sincèrement et légitimement élégants. Que ceux-là veuillent bien excuser notre propos à l’égard de leurs confrères et ne pas se sentir concernés par nos observations.


Est-ce la faute à nos élégants sapeurs si les instances dont la mission est de travailler à l’avènement d’une société d’Hommes, une société basée sur les valeurs authentiquement humaines que l’on retrouvait dans le « kimuntu » de nos ancêtres qui s’articuleraient alors à la SAPE, font tout le contraire en faisant la promotion de valeurs négatives ? En instrumentalisant les sapeurs érigés depuis en corporation, et en désignant, ça s’est vu, comme président des sapeurs une personne occupant de hautes fonctions administratives, ils contribuent à donner des congolais une image de plaisantins patentés.


Pour revenir aux interrogations suscitées par les photos des sapeurs vues à l’exposition et par la SAPE tout court (que veulent exprimer les sapeurs par leur façon de se vêtir, par leur allure, par leur jeu et toute cette ostentation, la sape est-elle une contre culture, est-elle soutendue par une idéologie ?), n’ayant discuté avec un prêtre de la sape dont les propos auraient pu être repris ici, il va falloir se contenter d’une analyse de ce que nous donne à voir les sapeurs et le contexte dans lequel ils évoluent.
Dans le contexte européen la sape a tout d’une culture marginale qui revendique une certaine appartenance. Elle reprend à son compte le style vestimentaire de l’élite occidentale et lui applique ses propres codes et sa propre logique. Les sapeurs ont contribué à démocratiser l’élégance masculine en la faisant descendre dans la classe populaire que constituent les sapeurs (immigrés Noirs, le plus souvent ouvriers). L'élégance masculine occidentale avec eux perd de son séreiux pour devenir un jeux. On se joue du vêtement que l'on démystifie, qu'on apprivoise pour en faire un copain avec lequel on s'entend bien. Autant on peut respecter les codes et les règles que s'en détacher pour apporter une touche fantaisiste qui ne manque pas de faire joli. Les façons raides et guindées de la bourgeoisie, ses apparences de politesse et de courtoisie ne sont pas de mise chez eux. Le vêtement du sapeur est un appendice de son corps, il est donc très à l’aise avec. Même dans ces vêtements que la bienseillance recommande de ne porter qu’en adoptant un air grave pour cause de solennité, le sapeur lui est libre, il a paré son corps, le reste ne compte pas. C’est un libérateur, un provocateur iconoclaste. Ses beaux et chers vêtements il les met quand il souhaite, même à contretemps ; l’importance c’est d’être bien sapé. Le sapeur est un maître d’une gestuelle réinventée du vêtement, c’est tout un spectacle que de les regarder. Ceux qui ont l’âme un peu folle s’en délecteraient.
Au Congo la sape est liée au contexte sociologique de Brazzaville, la capitale. De son fief Bakongo, elle semble revendiquer un pouvoir qu’elle n’a pas dans d’autres sphères. Les sapeurs sont les rois incontestables de l’esthétique vestimentaire, même si quelques hérétiques, qui ne manqueront pas d’être corrigés, par leur bizarrerie exagérée s’écartent de la tradition. Leur autorité leur sera difficilement enlevée, ils sont rois, princes, grands chefs, grands prêtres. Leur autorité est légitime, aucun sapeur ne peut s’arroger un titre s’il n’a à le gagner loyalement ou à le défendre. A la différence des politiques aux discours creux, qui depuis comptent des adeptes de la religion du tissu dans leurs rangs, les sapeurs, grandes gueules impénitentes et soldats acharnés lorsqu’il s’agit de défendre les couleurs de la SAPE, font suivre leurs promesses d’actes. Ils font penser à une île dans un océan de misère, de déchéance, d’injustice et de corruption et d’incurie.

Nos sapeurs ne sont peut-être pas entièrement des gentilhommes ou des gentlemen, mais eux au moins ont la décence de tenir à leur parole et de ne pas être violents. Ils font ce qu’ils disent en général, relèvent leurs défis. Est-ce là, au-delà du vêtement, leur supplément d’élégance.


Cunctator.

vendredi, octobre 23, 2009

Les catholiques africains demandent un Pape Noir

L’élection d’Obama à la tête de l’Etat du pays le plus puissant du monde a donné des idées aux chrétiens d’Afrique d’obédience romaine. Le Pape en effet règne sur des millions et des millions de chrétiens répartis dans le monde entier. Quel bonheur et quelle fête le jour où ce Pape serait un Noir d’Afrique ! Après avoir demandé et obtenu de Rome la célébration du culte en langues locales, les catholiques africains n’entendent pas s’arrêter en si bon chemin. Ils veulent maintenant un Pape de leur couleur ! Est-ce dans l’espoir de vivre plus pleinement l’Evangile ? L’inculturation (l’effort pour donner une couleur locale à l’expression du message évangélique) n’ayant de chance de tenir ses promesses que par la nigrification du sommet de la hiérarchie de l’Eglise romaine, Mais on peut douter que de simples changements formels suffiraient à affermir les convictions religieuses des africains, soudain dopés et vivant mieux leur foi. Tout laisse penser au contraire que, pas plus que l’inculturation n’a amélioré la qualité de la spiritualité des africains, l’installation d’un Pape Noir à la tête de l’Eglise ne les rendra meilleurs chrétiens ; Certes, l’avènement d’un tel Pape nous ferait bondir de joie. Satisfaction de vanité légitime, semblable à celle que nous a donnée l’élection d’Obama aux Etats –Unis, Noir comme nous, et d’origine africaine. Mais pour l’essentiel, l’affermissement de notre foi et la transformation de nos misérables existences de pêcheurs où nous sommes si peu capables d’un peu de bien, il faut, hélas, avoir l’honnêteté, l’intelligence et l’humilité d’avouer que nous nous berçons d’illusions.

Le changement qualitatif de la spiritualité de l’Eglise africaine viendra d’autre chose : de la prise de conscience par les africains, des obstacles qui freinent la bonne marche de l’Eglise africaine. S’ils croient en l’Esprit Saint, il faut qu’ils lui demandent de redresser ce qui est tordu en eux, de briser la glace de leurs cœurs, d’affermir leur foi. S’ils ont la patience de demander cela, le reste leur sera donné par surcroit. Y compris d’avoir un jour un Pape Noir ! Qu’ils prennent conscience des faiblesses de leur Eglise : faiblesse intellectuelle, faiblesse spirituelle cachée derrière la chaleur des célébrations tapageuses et le nombre sans-cesse croissant des fidèles. Si faible cette Eglise comment ses fidèles peuvent-ils avoir la naïveté de croire que l’autorité morale qui lui manque, l’avènement d’un Pape Noir suffirait à la lui donner ? La transformant, comme ça, d’un bloc ! Mais un Obama à la tête des USA ça se mérite. Un Pape Noir à la tête de l’Eglise catholique ça doit se mériter aussi. L’Eglise d’Occident n’est pas puissante et n’a sur le monde l’autorité qu’on sait parce qu’elle a à sa tête un Pape Blanc. Elle est puissante parce que d’une part, du point de vue de la formation intellectuelle son clergé est solide, et que d’autre part, malgré de graves défaillances, parfois, en permanence elle se bat pour toujours plus de vie chrétienne en son sein. Fluctuat nec mergitur. Malgré l’orage le navire tient bien la mer et ne sombre pas. L’ambiance délétère introduite par le libéralisme économique et la frivolité subséquente vide certes les églises abandonnées à une petite poignée de personnes âgées. Cependant, dans le même temps, les monastères ne cessent de bourdonner de la prière de centaines et de centaines de moines de plus en plus étonnamment jeunes. Eglise vivante d’Occident dont la sève ne tarit pas. Les crises les plus effrayantes la relancent et la portent toujours plus haut. Et parce que dès les origines elle se porta à la pointe du combat pour éduquer, civiliser, ne craignant pas de travailler de ses mains, l’Eglise d’occident fut capable pendant des siècles, de contenir tant de barbarie qui avait déferlé sur l’Europe et menaçait d’engloutir l’Eglise elle-même.

Il n’y a qu’en se battant de cette façon que l’Eglise africaine pourra aider à endiguer tant de violence paralysante et tant de barbarie. Ce sont des obstacles terribles à la progression d’une foi solide. Et aussi longtemps qu’elle ne prendra pas toute la mesure de sa misère intellectuelle, spirituelle et morale, l’Eglise africaine sera inutile à l’Afrique et au monde à la tête duquel elle veut installer un Pape Noir. Il y a même tout lieu de craindre quelle finisse dans l’ornière, méconnaissable, engluée dans le folklore le plus grotesque. Longtemps, l’autorité morale de l’Eglise africaine reposa moins sur la solidité de son enseignement que sur la dignité de vie du prêtre, sa moralité, son témoignage. C’est vrai qu’elle était alors missionnaire. Jusqu’à l’indépendance, elle ne compta qu’un petit nombre de prêtres indigènes. Ce qui caractérisait cette Eglise là ? Un sens profond des exigences du sacerdoce chrétien. Certes, tous n’étaient pas des saints ; mais chez beaucoup d’entre eux, ce désir et cette volonté joyeuse de vivre une vie toute d’ascèse et de mortifications. Un haut idéal de spiritualité fait du mépris consenti des choses de ce monde : argent, amour, gloire. Une existence obscure dans la chasteté, l’obéissance, le travail et la prière, ça trempe le caractère et ça confère à celui qui s’y soumet librement, une aura et une force d’attraction vers soi insoupçonnée, qui ne sont d’ailleurs pas une exclusivité du christianisme. Cela s’observe partout où une société accède à un niveau supérieur de spiritualité. L’attraction que, depuis quelques décennies, (la période correspond à l’affadissement du christianisme en Occident) le bouddhisme asiatique par exemple exerce en Occident sur maints esprits assoiffés de hauteur spirituelle s’explique par la beauté de l’idéal du bouddhisme et la constance de l’effort de ses fidèles à couler cet idéal dans leurs vies. Loin de toute gesticulation rituelle inutile toujours suspecte d’afféterie.

On ne peut malheureusement pas en dire autant de l’Église africaine. Les statistiques nous montrent certes une Eglise en progression galopante. Mais à la vérité que se cache-t-il derrière la prise d’assaut des lieux de culte ? Une foi brulante ? Des convictions enracinées ? Non, la misère et une profonde détresse morale en quête de consolations faciles. L’examen du contenu de la foi de tels fidèles et de leurs pratiques rituelles révèle tout ce qu’il y a de peu chrétien. On se trouve aux limites des pratiques magiques parfaitement contraires à l’esprit de l’Evangile. Elles ne libèrent pas ; elles constituent au contraire des entraves qui creusent le lit du sous-développement. Elles se trouvent aux antipodes de l’esprit de l’Evangile qui libère et met sur la voie du développement lorsqu’il est bien compris.

Si l’Eglise africaine veut avoir, comme autrefois celle d’Occident, une voix qui compte et qui porte, pas besoin d’avoir un Pape noir à Rome, pur fétichisme. Qu’elle prenne le chemin suivi aux temps anciens par l’Eglise d’Occident. Quand le Pape et les évêques faisaient trembler les grands de ce monde, et étaient obéis au doigt et à l’œil par des foules immenses recueillies. Quel est donc ce chemin ? La discipline, le travail, l’étude, la prière. Les bénédictins, la famille de moines qui a tant fait pour bâtir la civilisation de l’Occident avait pour devise : « ora et labora », prie et travaille. Or l’Eglise africaine est pleine de ces jeunes gens qui entrent en religion non pas par vocation, mais pour se mettre à l’abri du besoin, dans une société économiquement déprimée et aux lendemains incertains. Trop de fainéants inutiles au sein de l’Eglise africaine en ont fait une Eglise de mendiants qui ne résiste pas aux cadeaux empoisonnés du pouvoir.

vendredi, octobre 09, 2009

Ecriture et conscience citoyenne.


« L’ethnie est-elle maladie dangereuse dont on peut, comme d’une fièvre maligne, mourir sans même s’en apercevoir ? Ou bien est-elle péché d’origine, ineffaçable, qui, même avec la meilleure bonne volonté, en pervertissant irrévocablement les fondements spirituels et psychologiques de la conduite humaine, rend, même chez les meilleurs, l’action bonne difficile »[1], des paroles que j’ai écrites dans un petit livre sans prétention. Il me faut y revenir, pour analyser et chercher à comprendre l’impact presque nul, spirituel et social, des œuvres des écrivains sur les mentalités de leur pays, eux dont des années 60 à nos jours , l’engagement à la cause des petits et des faibles contre les tyrans, les dictateurs et autres broyeurs des libertés et des droits de l’homme est resté exemplaire. Oui vraiment, le Congo-Brazzaville peut être fier d’avoir Jean Malonga, Antoine Letembet Ambilly, Tchikaya Utam’si, Sylvain Bemba, Henri Lopès, Jean-Baptiste Tati-Loutard, Tchitchelle Tchivela, Maxime Ndebeka, Emmanuel Dongala et cette poétesse de talent, Marie Léontine Tchibinda, notre comtesse de Noailles. Et tant d’autres de la génération montante dont la qualité des œuvres rassure sur la relève de demain. Et comment oublier Alain Mabanckou dont on peut se demander jusqu’où il n’ira pas ?

Tous ces écrivains, chacun en leur genre, ont honoré le Congo de l’éclat de leurs beaux talents. Tous, des écrivains de race, et dont la renommée à l’étranger n’est pas petite. Les raisons ou les causes sociologiques qui expliquent la production d’œuvres de cette qualité reste un mystère. En effet comparé à la taille de la plupart des Etats africains, le Congo est un petit pays que son sous peuplement relève dans une espèce d’insignifiance compliquée de sous développement. Une université qui est loin d’être brillante après avoir été un temps l’espoir de l’ex Afrique Equatoriale Française (AEF). Et taux de scolarité (presque 100%) qui pourrait fournir un élément d’explication à l’émergence de cette littérature de qualité ne s’élève de façon aussi admirable qu’après que la plupart de nos écrivains aient donné le meilleur d’eux-mêmes. Et puis, il s’agit d’un enseignement de masse. Dans ce cas il vaudrait mieux parler d’alphabétisation, dont on ne saurait attendre quoi que ce soit qui vaille vraiment. Mais peut-être, après tout la naissance et l’éclosion de tant de talents et surtout leur regroupement sur ce bout de terre presqu’au même moment (à quelques années de différence, ils sont tous de la même génération). Ne sont-elles qu’un effet du hasard ? Mon problème n’est pas là. Hasard ou aboutissement heureux du cheminement obscur d’une chaine causale, je m’étonne, connaissant la mission de l’écriture et de toute création de l’esprit, que tant de beaux talents rassemblés (ils se connaissent tous, se fréquentent ou se haïssent) n’aient pu concourir au façonnage d’une république de citoyens pour éloigner la violence et ses guerres civiles récurrentes. Résultat ? Un beau désordre politique économique et spirituel qui rejette le Congo dans les profondeurs du classement des pays sous-développés, où le sous développement signifie d’abord la difficulté, presque l’incapacité de la conscience citoyenne à éclore pour s’éveiller aux problèmes sociaux de l’heure et chercher à y trouver solution. L’écrivain n’est-il pas à sa façon le prophète qui mobilise à temps et à contre-temps. Parce que son intelligence dilatée est libérée des erreurs d’un savoir domestique limité (celui du groupe d’appartenance) le projette en permanence sur les laideurs d’un monde à éclairer et à transformer.

De ce fait parce que de toute leur volonté ils se forcent d’accéder à une meilleure connaissance d’eux-mêmes et du monde qui les entoure, afin de mettre de l’ordre dans le chaos, les artistes et les écrivains, dont le savoir a dilaté l’âme et la vision du monde, sont forcément des être épanouis. Cet épanouissement de leur être, ils le doivent à la recherche inlassable de la vérité et de la justice. Dussent-ils comme Socrate payer cette recherche de leur vie. Pour eux, la paix intérieure et autour d’eux est à ce prix. Et volontiers ils font du vers célèbre de Lucrèce leur devise : « felix qui potuit rerum cognoscere causas » , heureux celui-là qui connait les faits par leurs causes (Lucrèce, De natura rerum). C’est cette connaissance rationnelle objective du monde qui, lorsqu’elle s’accompagne d’éthique, délivre l’homme de la brute qui rue en lui et l’élève. Les artistes et les écrivains ne peuvent donc rester indifférents aux désordres de la société où ils vivent. Ils en sont la mauvaise conscience, ou du moins ils devraient en être la mauvaise conscience qui dérange. Qu’ils attirent à eux ou qu’ils repoussent, ils poussent forcément à la réflexion. Jean-Paul Sartre qui fut dur pour lui-même, modèle de probité intellectuelle et morale, demandait à l’écrivain un engagement de l’homme tout entier. A l’écrivain il assignait « de faire en sorte que nul ne puisse ignorer le monde, et que nul ne puisse s’en dire innocent » (Jean Paul Sartre, Qu’est ce que la littérature). On ne sort pas de là. On est écrivain ou on ne l’est pas. Et ce serait un bien piètre écrivain aujourd’hui, surtout dans le tiers monde, que celui qui s’arrêterait à la dimension esthétique de la création littéraire. Aujourd’hui celle-ci compte forcément trois dimensions : la dimension esthétique bien sur, la dimension réflexive et du questionnement, et la dimension politique c'est-à-dire la prise en compte des problèmes sociaux.

Dominique Ngoïe-Ngalla.
[1] Dominique Ngoïe-Ngalla, Le retour des Ethnies, BAJAG-MERI, Paris 2003.

dimanche, septembre 27, 2009

Eloge de la différence

Différence !plus que le mot lui-même, c’est le porteur de sens, le porteur d’altérité qui suscite diverses réactions chez les protagonistes de cette altérité. En vogue du côté des politiques avec les notions d’intégration, d’identité nationale, de multiculturalisme, de pluriethnisme, la différence est une notion dont on ne saurait se passer, une notion qu’il convient donc d’apprivoiser afin d’en faire une amie, étant donné qu’elle affecte même des groupes humains supposés semblables. La différence est ce dont est faite la vie ; elle en est la beauté et l’orgueil.
Bien que faisant partie de notre condition, la différence n’est pas aisément acceptée, surtout lorsque du fait de l’histoire, d’une position sociale, politique ou intellectuelle on est placé du côté considéré comme le bon côté dans une société donnée en fonction de ses valeurs et de sa hiérarchisation. Accepter la différence c’est accepter notre condition d’hommes, la vie étant faite de disparités, d’aspérités et de cavités. Si en certains endroits ou pour certaines personnes la vie est plane, pour d’autres elle est montueuse, vallonnée, et l’on peut apercevoir ça et là de petites rivières torrentueuses dans lesquelles, telles des truites, ces personnes se débattent avec ces courants tumultueux. C’est ainsi que la vie est faite de personnes de condition humble, de nantis, de nobles, de roturiers et de vauriens.
L’identité universelle du statut humain affirmé par le christianisme et tous les humanistes ne doit pas conduire à réduire tous les hommes sous le même rapport. Bien que notre égalité et notre identité résident dans notre dignité et valeur communes, les manifestations de l’humain par chaque personne sont singulières. Tout homme est unique. « Chacun des hommes, selon Bergson, a des dispositions particulières qu’il tient de la nature, et des habitudes qu’il doit a l’éducation qu’il a reçue, à la profession qu’il exerce, à la situation qu’il occupe dans le monde. Ces habitudes et ces dispositions sont, la plupart du temps, appropriées aux circonstances qui les ont faites ; elles donnent à notre personnalité sa forme et sa couleur. Mais précisément parce qu’elles varient à l’infini d’un individu à l’autre, il n’y a pas deux hommes qui se ressemblent. »
Pourtant une certaine tentation à l’égalitarisme manifestée par une volonté de niveler tous les hommes, oublie qu’il n’est pas possible de modifier ce que la nature a gracieusement donné à une personne, ou encore que les expériences quoique similaires ne sont pas interchangeables. Tout enfant par exemple, ne vit pas la perte de ses parents de la même façon ; toute personne ne subit pas l’exile avec le même courage. Si l’on admet que nos différentes aptitudes, bien utilisées, nous exposent forcément à des fortunes diverses, il est donc normal que nos succès diffèrent. Ainsi il y’a des personnes douées pour les affaires, d’autres pour mener les hommes, d’autres pour la spéculation intellectuelle, d’autres développeront des dons artistiques. L’issue de tout ceci est un prestige différent selon le statut que l’on aura acquis et les rôles qu’on exercera dans une société donnée.
La culture européenne qui se caractérise par la volonté d’épanouissement et d’indépendance de l’homme en le libérant de toute attache rendant difficile l’avènement du sujet, contribue elle-même à effacer ce sujet tant les nouveaux modes d’êtres et de pensée récusent toute notion d’autonomie, d’indépendance de pensée et de liberté de choix. L’industrialisation de la production, la société de consommation ont érigé de nouvelles logiques évinçant de façon subreptice nos capacités à choisir et ôtent, petit à petit, toute teneur à la notion de volonté.
L’occidentalisation du monde dont nous connaissons tous les causes exporte cette façon d’être à des régions dont les cultures, pour les plus fragiles, ont du mal à s’opposer à cette fécondation hasardeuse, adoptant volontiers ce qu’elle a de plus pernicieux. En tout cas en ce qui concerne l’Afrique, une observation lente et rigoureuse montre que son intérêt pour la civilisation occidentale n’est pas dans ce qu’elle a pu produire de plus admirable; l’Afrique est ce continent ouvert à tous les vents et tous les courants qui y déposent, sous les applaudissements des populations voyant là un pas vers la modernité, des poisons qui, si on y fait garde, finiront par avoir raison de ce que nous sommes. En effet, séries télé, films, clips vidéo nous projettent des modèles d’individualisme exacerbé, d’irrévérence envers le sacré, d’affairisme aiguisé et de sentimentalité qui à mon sens ne sont pas des valeurs africaines. Déjà potentiellement occidentaux, nous risquons, si nous continuons à nous oublier ainsi, de compter parmi les civilisations disparues. Il n’est bien entendu pas question de rejeter en bloc tous les apports culturels des autres mondes, mais il faudrait plutôt les accueillir en sachant rester soi même afin d’être mieux armé pour effectuer un tri entre ce qui nous convient ou non.
Etre soi même, assumer sa différence donc, permet non seulement d’apporter quelque chose à ce monde tendant dangereusement vers le fade et le monocorde, mais encore d’être mieux préparé au rendez-vous, cher à Senghor, du donner et du recevoir.Qu’aurions nous à donner si, dissolus dans l’autre, nous finissons par tellement nous ressembler que l’élan de la rencontre s’en retrouve ratatiné, rabougri. Ce qui attire véritablement l’autre-différent c’est la promesse d’un enrichissement mutuel ; il faut que l’autre soit une perspective de sortie de l’ornière que constitue notre éthos habituel. Cet objectif nourrit les curiosités, invite au rêve, au voyage et à la découverte. Il est en effet difficile pour certaines personnes enclines à l’échange et au dialogue d’où qu’elles soient de converser avec des personne dont tout laisse à supposer qu’elle recèlent d’énormes trésors du fait de leurs particularités intrinsèques, mais qui souvent déçoivent par leur conformisme et leur adhésion tous azimuts aux courants et tendances du moment, le mainstream des anglo-saxons. Je me souviens d’un ami passionné de musique qui me disait son ennui lorsque rencontrant une personne, il souhaitait parler un peu de musique avec elle. La question qu’il commençait par poser à ces gens était « quel genre de musique écoutes-tu ? », et il était assez fréquent qu’on lui réponde « un peu de tout.» Cette réponse au lieu de l’édifier le perdait davantage, en sorte qu’il n’en savait pas plus sur les goûts musicaux de ses interlocuteurs et leurs motivations. Cette question à laquelle il n’attendait pas une réponse préconçue était un moyen d’entrevoir l’univers de son interlocuteur, de pouvoir discuter et échanger et peut-être s’influencer mutuellement.
Rien de mieux que les cultures lointaines, différentes des nôtres, pour constater la richesse de nos différences. Les anthropologues et ethnologues de par leurs expériences des peuples les plus éloignés de leur civilisation nous rapportent des preuves de l’étonnante richesse du monde vécu de façon différente selon qu’on est aborigène d’Australie, Bushman ou Bororo. Privés de la diversité culturelle et de l’hétérogénéité qui créent la richesse des relations humaines, nous n’éprouvons pas le désir de connaître ce qui ne nous ressemble pas. C’est ainsi qu’un adulte jamais confronté à la différence qu’elle soit sociale ou culturelle, bien que se disant ouvert, mais en effet ouvert seulement à ce qu’il connaît et à ce qui lui est plus ou moins semblable, aura le plus grand mal à se faire d’une différence abrupte. Cela requiert un apprentissage de la nécessité de ne pas envisager le monde selon ses propres catégories de pensée et d’analyse, mais plutôt de savoir, si on peut dire, se mettre entre parenthèses pour regarder le monde tel qu’il est.
Cultiver la différence et non faire une apologie négative de la différence a encore ceci de bénéfique que cette culture facilite la relativisation de nos propres parcours et trajectoires et d’avoir un regard dénué de morgue, un regard plus accueillant sur les horizons qui ne sont pas les nôtres. Remarquons qu’une personne de bonne naissance issue d’une banlieue chic du New-jersey ou de quelque autre endroit huppé, a priori peu disposée au partage, à la solidarité et à la générosité et même à la gratitude, car ne connaissant pas la précarité, l’indigence, le dénuement,verra l’apprentissage de ces attitudes facilité par la fréquentation ou simplement la conscience aigüe du sort de personnes moins bien loties, dont la gratitude naturellement apprise par l’habitude de recevoir difficilement (pour de telles personnes recevoir le moindre penny, le moindre objet suscite de grands remerciements, ils savent mieux que quiconque la valeur d’une obole), n’a d’égale que leur dépouillement matériel. Une telle personne révisera ses caprices et aura, sans peut-être les pratiquer, connaissance des valeurs qui font avancer les humbles : humilité, courage, détermination, opiniâtreté, etc.
Parmi les instruments d’ouverture à la différence ou à l’altérité on peut citer les productions artistiques, en tant que fruits d’une vision propre à une culture donnée, comme instruments par excellence. Parmi ces productions, la littérature de par sa plus ou moins grande diffusion au delà de ses lieux de production, favorise la rencontre avec des personnages, des lieux, des atmosphères qui nourrissent en nous des aspirations et ambitions qui ne nous seraient pas venus naturellement. Un européen en lisant Amadou Hampaté Bâ pourra apprécier l’esprit de tolérance et de solidarité décrits dans son œuvre. Un africain en lisant Balzac ou Zola découvrira bien des plaies des sociétés industrielles naissantes ; les auteurs Anciens lui inspireront ou peut-être renforceront son sentiment quant à la dignité de l’homme et à la constante nécessité de tenir à la morale.En ce qui concerne les expériences littéraires et musicales, l’esprit ne saurait se satisfaire soit des mêmes rythmes ou des mêmes canons. Les sentiments qui caractérisent une personne donnée du fait de ses expériences ne trouvent pas forcément à s’épancher ou à s’exalter dans les musiques qu’il lui est donné d’écouter dans son environnement immédiat. Aux âmes martiales conviendront les musiques épiques, les marches militaires ; ne faites pas écouter du « coupé décalé » ou que sais-je d’autre d’oiseux et de bruyant aux personnes graves, soucieuses de sérieux et ayant développé le sentiment tragique de la vie, de telles personnes retrouveraient leur unité grâce à l’écoute de musiques évoquant par leurs sonorités des sentiments plus proches des états d’âme de cette personne, tels ces sanglots longs des violons de l'automne qui blessent le cœur de Verlaine d'une langueur monotone. Un esprit tourné vers la contemplation quasi mystique des choses de l’au-delà ne supporterait guère la foire et les tam-tams des Eglises africaines.

Philippe Ngalla-Ngoïe.

mercredi, août 19, 2009

La lente agonie du racisme.




Il y’a peine quelques mois, nous saluions le courageux et progressiste peuple américain élisant un Président issu d’une communauté regardée de travers, un Président en partie originaire de la partie damnée de l’Afrique, dont les capacités humaines de ses habitants ont longtemps été remises en doute avec force par des esprits brillants d’occident et d’ailleurs, seuls habilités à revêtir les caractères essentiels de l’Homme.

Mercredi10 juin 2009 survenait une fusillade au Musée de l’Holocauste de Washington DC. Cette fusillade ayant provoqué la mort d’un agent de sécurité noir, s’inscrit dans une série de crimes visant les minorités aux USA depuis l’élection de Mr Barak Hussein Obama, premier Président noir des USA. Ce fait prouve que ce pays progressiste, soulignons le -dans quel autre cela aurait été possible-, doit encore affronter les questions relatives à la race au sujet desquelles d’énormes tâches sont encore à accomplir. En effet les disparités sociales et économiques, les différences quant à l’éducation sont déterminantes pour la place et le statut des différentes ethnies de l’Amérique, et on sait que l’état d’un groupe ethnique dans une société donnée, surtout si ce groupe se place en tête des défavorisés, fonde des préjugés volontiers appliqués à tout individu issu de ce groupe. L’arrestation devant sa maison du Pr. Henry Louis Gates Jr, historien de renom, est un bel exemple de la force des préjugés.

L’élection de Barak H. Obama, grand pas vers l’adhésion aux valeurs authentiquement humaines de tolérance proclamées par les esprits des quatre coins du globe ( même les papous et tous les autres peuplades arriérées à la pensée si fruste s’y collent) a non seulement illustré la volonté, même timide, des Etats-Unis de franchir la « color line », mais elle a aussi illustré celle du reste du monde, puisque, en ce qui la concerne, une grande majorité était acquise à Obama en Europe (en France nous sommes les champions de la tolérance, Egalité et Fraternité sont garanties à tous; point besoin donc de compter la France parmi ces autres nations devant affronter l’épineuse question de la différence). Cela rassure, que l’on soit Blanc, Noir, Rouge, Jaune et même vert si possible, le rayonnement que confèrent à une personne ses qualités intrinsèques, touche la sensibilité de ceux là qui reconnaissent la stupidité des barrières et préjugés érigés par l’Histoire, l’économie, la culture, etc.

Le racisme sous toutes ses formes est question de différences, nombre d’entre nous avons du mal à les assumer. Au sein même de l’Afrique où la majorité de la population n’a pas le souci de la différence des races, au sein des Etats-nations les populations, parce que bien souvent issues d’ethnies différentes s’acceptent difficilement, l’autre étant un danger pour l’intégrité de l’ethnie. Le cas des hutus et des tutsi est symptomatique de ce phénomène. Comment deux ethnies partageant la même langue et un territoire si exigu en sont arrivées à se massacrer dans un combat qui avait tout d’une lutte ou l’un des protagonistes protégeait son intégrité contre des barbares venus de très loin.

Le racisme est fruit de l’intolérance elle-même née du refus de reconnaître en l’autre un semblable en ce qu’il a autant que moi tous les caractères d’un humain, fut-il pygmée ,dont des congolais de Brazzaville, à l’occasion d’un festival de musique, parquèrent, telles des bêtes puantes, quelques individus dans un zoo afin sans doute de mieux coller à leur condition animale. Pauvres pygmées! C’est un caractère dont même les plus civilisés et les plus fins ont du mal à se départir, pratiquant une fausse tolérance, un racisme élégant et courtois. On ne s’en débarrasse qu’au prix d’efforts sans cesse renouvelés de renoncer à notre condition soi disant supérieure pour la partager avec tous les sauvages et barbares de la terre. Cet effort ne devrait pas, comme au pays de la liberté de ‘égalité et de la fraternité, s’arrêter au niveau des déclarations et des intentions, où l’on se recroqueville sous le paravent de la République, formule magique sensée corriger les effets des préjugés et des discriminations dès qu’elle est prononcée. Un préfet hors cadre, voyez le symbole, s’est fait prendre en flagrant délit à l’aéroport d’Orly où, selon la presse, énervé, il fit le constat qu’ « il n’y a que des noirs ici ».
Philippe Ngalla-Ngoïe.

mercredi, juillet 29, 2009

Gotène ou le foisonnement de vie*

L'univers de Gotène n'est pas pas un univers de la quotidiennité. C'est un univers qui tourne le dos au vraiment; c'est un univers fantatisque qui fuit la logique la logique du commun pour laisser libre cours à la fantaisie. La vie s'y développe à foison, pour se fixer en des formes étranges et inattendues. Une telle vision du monde a natuerellement des déterminations sur les procédés et les techniques d'un art où souffle un véritable vent de liberté.


Immense talent logé dans un tempérament de feu, avec cela une imagination, une peuissance et une vivacité extraordinaires de poète surréaliste. Quoi d'étonnant si, méprisant le recettes et réfutant les conventions de l'art de peindre, ayant mûri, Gotène fait éclater les cares des normes d'école. Gotène est un peintre atypique. Au centre de son art, la célébration de la vie sous toutes ses formes. Certes, par l'explosion des couleurs, le refus de la perspective, la simplification extrême des formes, et par le contraste travaillé des couleurs et des valeurs, il fait penser aux techniques et aux procédés de l'impression et de l'expressionnisme. Mais il n'est pas impressionniste, il n'est pas expressionniste. Le rapprochement qu'on pourrait faire entre la peinture de Gotèn et ces courants et ces écoles, relèverait ds convergences fortuites. Aucun rapport de filiation. Même si "Les femmes bleues" font penser aux danseuses bleues de Degas. Gotène a ses racines dans l'art nègre, dont cependant, il se garde d'être prisonnier. Gotène reste imprévisile. Roulé dans cette ironie et cet humour intarissable, il en amplifie la fantaisie, le lyrisme cosmisque et l'élan joyeux vers la vie, dont le spectacle changeant et divers le fascine et l'amuse. Avec insistance il en souligne le côté drôle.


Elle est du meilleur humour, cette grimace de singe coiffé d'un escargot à la tête impossible. Encombré d'objets de pacotille et avançant pesamment, Le vieux Vendeur est tout a fait cocasse avec sa tête de volatile bavard. Avec son étrange bonnet phrygien et sa pipe aux dimensions démesurées, le personnage du grand fumeur est burlesque dans sa gesticulation baroque.

Et justement ce qui caractérise la peinture de Gotène et qui l'arrache au ressessement des mêmes sujets et des mêmes thèmes, ce sont cette fantaisie inimitable et ce foisonnement de vie qui s'alimentent au bouillonnement des forces qui sont en lui. Forces gourmandes, sans cesse elles poussent le peintre à chercher à capter tous les messages de la nature. Ce qui donne des tableaux saisissants: Les feuilles qui nou parlent, Un étang sans poissons, Forêt d'eucalyptus, Feu de brousse, Une forêt verte, pour ne citer que ceux-là. Capter tous les messages de la nature, écouter les voix du monde pour dialoguer avec elles, fonction essentielles des grands poètes, de Lucrèce à Shakespeare, de Victor Hugo à Baudelaire, de Baudelaire à Mallarmé, de Mallarmé à Rimbaud. L'élan qui soulève la peinture de Gotène vient justement de son contact plénier avec les choses drues et concrètes de la vie. A la façon des symbolistes, il veut célébrer la nature et pour y arriver, il s'efforce d'en percer et d'en révéler l'aspect caché, le sens mystérieux.


Sous son regard les eucalyptus sont soudain doués d'une âme; alors, Gotène les drape dans la dignité altière des notables batékés. Sous son pinceau, les poissons cessent d'être de banals petits animaux juste fait pour satisfaire les besoins alimentaires de l'homme. Le poisson est créature vivante et belle à voir, et c'est l'unique fonction que, respectueux de la vie, le peintre lui assigne.


Dans leur étrange entrelacement, Les lianes grises chantent une complainte et nous ramènent à l'émouvante chanson grise de verlaine. Les êtres inanimésont ainsi une âme. Sous le regard de Gotène, le balai n'est plus ce vulgaire instrument de ménage : il parle aux vivants. Il est présence vivante.


Ce foisonnement de vie, cette vitalité de cosmos, Gotène use, pour l'exprimer, de bien des procédés. Les plus courants étant ces arabesques qui enveloppent et traversent les formes pour leur imprimer cette extraordinaire vivacité de mouvement. L'autre procédé le plus courant est cet entrecroisement dynamique des lignes et des couleurs d'où jaillissent parfois des formes inattendues: Les danseurs aux bracelets, Le couple rouge et beige, Les couleurs du lit, Les cinq rêveurs,... toute une fantasmagorie. Peinture vivante de Gotène qui arrache à l'inexistance, pour leur faire prendre part au chant et à la danse du monde, les objets inanimés mêmes. Et parce qu'il ne conçoit pas autrement la structure de l'univers que sous sous l'image du tournoiement perpétuel et de la valse des éléments qui le constituent, Gotène revient constamment sur le thème de la danse, parce que, par le sortilège de la musique, la danse instaure entre individus qui y entrent un lien d'intimité communielle. la danse est, pour Gotène qui y revient de façon obsessionnelle, l'étincelle qui rallume la joie du monde. Et le monde de Gotène est un monde pris dans un irrésistible élan de joie.

*:Gotène, peintre congolais né en 1939, personnalité légendaire et incontournable à Brazzaville, a plus de 50 ans d'expérience en peinture, et derrière lui, un riche parcours international, de très nombreuses expositions, et de tout aussi nombreux prix (Grande Médaille de Vinci à Paris, …).

Quelques ouvrages...

L'Evangile au coeur de l'Afrique des ethnies dans le temps court ; l'obstacle CU, Ed. Publibook, 2007 .

Route de nuit, roman. Ed. Publibook, 2006.

Aux confins du Ntotila, entre mythe, mémoire et histoire ; bakaa, Ed. Bajag-Méri, 2006.

Quel état pour l'Afrique, Ed. Bajag-Méri, 2003.

Lettre d'un pygmée à un bantu, mise en scène en 1989 par Pierrette Dupoyet au Festival d'Avignon. IPN 1988, Ed. Bajag-Méri, 2003.

Combat pour une renaissance de l'Afrique nègre, Parole de Vivant Ed. Espaces Culturels, Paris, 2002.

Le retour des ethnies. La violence identitaire. Imp. Multiprint, Abidjan, 1999.

L'ombre de la nuit et Lettre à ma grand-mère, nouvelles, ATIMCO Combourg, 1994.

La geste de Ngoma, Mbima, 1982.

Lettre à un étudiant africain, Mbonda, 1980.

Nouveaux poèmes rustiques, Saint-Paul, 1979.

Nocturne, poésie, Saint-Paul, 1977.

Mandouanes, poésie, Saint-Paul, 1976.

L'enfance de Mpassi, récit, Atimco, 1972.

Poèmes rustiques, Atimco, 1971.