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lundi 12 mars 2012

Christianisme et religions africaines comme espaces de sens distincts et opposés

Les religions africaines ne s’organisent pas comme les religions révélées (judaïsme, christianisme, bouddhisme), autour de la méditation sur les problèmes métaphysiques: le sens de l’existence humaine, le mal, la mort. Sans ambition intellectuelle tournée vers la recherche de solutions à des conditions d’existence précaires et difficiles, elles sont orientées, à partir de visions du monde et de systèmes d’idées simples, à trouver les moyens d’affronter les peurs et les angoisses venues de l’ignorance du monde qui entoure l’homme.
Source de nourriture, mais aussi de peurs et d’angoisses, la nature se vit vite attribuer, par l’homme, des forces extraordinaires, surnaturelles, numineuses, en permanence, tenant l’homme sous leurs menaces terrifiantes. On fait dépendre le bonheur de l’homme sur terre, de la nécessité, pour lui, d’inventer des astuces et des stratagèmes pour se concilier ces forces redoutables, se les rendre favorables dans tout ce qu’il entreprendrait. La condition étant une connaissance parfaite des formules rituelles, élaborées à cet effet, leur récitation exacte. Le statut ontologique de ces divinités (les «mikissi», singulier «mukissi» de la société kongo; on dit encore «nkita», mais pour désigner une autre classe de «mukissi») est flou, indéterminé. Les «mikissi» sont-ils des entités douées de conscience ou bien sont-ils, comme les robots, des forces qui ne sentent ni ne pensent, leur efficacité dépendant uniquement de l’adresse de l’homme à les manipuler? On ne sait pas trop.
La seule chose, en revanche, qu’on sait d’observation, c’est que les religions auxquelles ces «mikissi» ont donné naissance n’ont pas pour but, comme dans les religions révélées, la connaissance, l’amour et le service d’un Dieu parfait vers lequel les fidèles doivent s’efforcer de tendre, dans un effort constant d’ascèse et de purification intérieure. Elles ne sont pas des organisations en recherche de spiritualité; elles n’exigent pas de leurs fidèles l’élévation de leur âme vers des réalités infinies. Elles sont juste des techniques, un ensemble de procédés pour s’ouvrir un accès à des forces invisibles et redoutables dont l’homme peut, cependant, se servir comme moyen d’action.
Certaines de ces divinités sont, tels les «bissimbi» des Kongo, cruelles et agressives; la connaissance de leur psychologie et de leur caractère par l’homme l’aide à vivre avec elles sans trop de danger. Ainsi, l’homme qui passe dans les parages où se trouvent leurs habitacles, doit, s’il veut éviter qu’elles lui courent dessus, penser à se munir, pour les leur jeter, d’œufs, de poisson fumé ou de bananes mûres (bananes dessert). La faculté que possèdent ces divinités d’éprouver des sensations (ici la faim) et de les satisfaire, fait d’elles des êtres anthromorphes, certes, mais privées, semble-t-il, de la conscience qui ferait d’elles des personnes comme est une personne, le Dieu des religions révélées.
Les religions africaines ne sont pas, de ce fait, des religions d’adoration et d’amour, de recherche de l’union mystique avec Dieu, mais des religions où la prière est une incantation de type magique, et le rituel liturgique, une suite de gestes prosaïques inspirés par la quotidienneté et les pulsions de vie. Nous sommes loin du souci d’élévation de l’esprit au-dessus du corps dont, au contraire, ici la présence est souhaitée la plus dense possible: danse, transes et cris de joie stridents! Tout le contraire du rituel de célébration chrétienne catholique par exemple où l’humble demande des fidèles est portée par un chant qui se confond avec la voix d’homme, le plain-chant, acte de reconnaissance, d’adoration ou de repentir murmuré à l’oreille de Dieu.
En Afrique noire, dans le bassin du Congo, les premiers baptisés passèrent au christianisme (XVIème siècle) avec la conception primitive et bornée de la religion de leurs pères. Vingt ou vingt-cinq générations après, on peut douter que quelque chose de ce patrimoine ne soit pas passée à leurs descendants, tant est lente l’évolution des mentalités et des cultures qui les structurent. Le franc succès que, aujourd’hui, au Congo et en Afrique, rencontre l’idéologie de l’inculturation pourrait bien s’expliquer par la survivance d’éléments du rituel des religions de nos pères: cet amour de l’expression corporelle, ces danses, ces cris de joie devenus l’ornement de nos cultes, faisaient partie du rituel de nos religions. Ce rituel trépidant contraste violemment avec la gravité du message de l’Evangile et la noblesse de la religion chrétienne, dans ses formes d’expression tellement éloignée de la religion de nos pères si prosaïquement terre-à-terre et matérialiste!
Or, sans tourner le dos à la matière, le christianisme est une religion qui ouvre sur l’espérance du salut, mais sur fond tragique: «Le disciple n’est pas au-dessus de son maître; Prends ta croix et suis-moi; Les violents seuls arracheront la victoire; Il est plus aisé à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer au paradis», et ainsi tout du long. Un Dieu qui s’incarne et meurt pour laver la faute de l’homme et le sauver, est-ce donc une fantaisie pour que soient autorisés au culte ces trémoussements du corps et ces criaillements qui dessinent un espace de sens contraire à celui que l’Evangile nous propose?
Les Juifs, qui ont de Dieu une plus noble idée que bien des Noirs d’Afrique n’ont pas, ont pour le louer et l’adorer un rituel de bout en bout austère, qui mobilise la conscience. Pas de place pour la fantaisie que, même Noirs, s’interdisent les musulmans dans leurs mosquées. Il faut, donc, craindre que les chrétiens d’Afrique et du tiers-monde (Amérique latine et Caraïbes) qui se grisent d’une inculturation du christianisme dégradée en exaltation tapageuse du corps et des sens, n’aient, en fait, un problème avec l’Evangile qui, constamment, nous rappelle au devoir de tenue et de retenue, de discrétion, de discipline du corps et de l’esprit. L’inculturation à l’africaine, outre qu’elle a préalablement lien avec des traits fossiles des religions de l’Afrique ancienne dont le moins qu’on puisse en dire est que, si proches de la magie, elles n’ont pas grand-chose de commun avec le christianisme et l’Evangile de Jésus-Christ, l’inculturation à l’africaine est peut-être une manifestation du besoin de fantaisie des cultures et de l’âme africaine. Trop de sérieux les agacerait! Dieu merci, la thèse est fausse et l’explication se trouve ailleurs: dans un enracinement du christianisme encore insuffisant dans notre culture dans son essence, le christianisme bien compris est invitation constante à la joie («Gaudete, interum dico, gaudete», Paul, épitre), mais, la joie grave de ceux qui ont une claire conscience du tragique de l’existence où l’homme a été jeté.
En vérité, dans notre volonté légitime d’enrober notre foi chrétienne de notre culture, espérant ainsi l’enraciner plus en profondeur en nous, seul un nationalisme borné peut nous dicter de prendre appui sur les religions et les cultures de l’Afrique ancienne, sans un examen préalable rigoureux de leur contenu. C’est que le christianisme et les religions africaines sont loin d’ouvrir des espaces de sens identiques et superposables. Et cette différence radicale affecte forcément la compréhension et la pratique du christianisme de l’Africain qui embrasse la foi chrétienne sans une totale remise en cause des valeurs religieuses et de culture de sa société d’origine. Si donc l’on veut éviter de donner dans des syncrétismes aberrants, rien d’autre à faire que de soumettre à une sévère sélection, les traits de nos cultures que nous voulons mettre au service du christianisme. Il faut qu’ils aient une telle valeur d’humanité qu’ils sont capables, demain, de déborder les frontières des chrétientés africaines et de s’universaliser.

dimanche 18 décembre 2011

Le projet spirituel de l'être humain, un désir d'affirmation de l'esprit sur la chair


A l’âge de la modernité qui réhabilite le corps et tous ses appétits, chrétiens, guides religieux, la continence sexuelle et la chasteté, pourquoi faire? S’il est vrai, comme l’affirment les théologiens, que Dieu souffre des fautes et des écarts de conduite des hommes, surtout sils sont chrétiens, il faut en conclure que, dans la chrétienté du Congo où tant de fidèles se moquent pas mal des commandements de Dieu, tout en ayant en permanence son nom à la bouche, Dieu est vraiment en enfer! Une telle licence des mœurs dans la communauté priante qui, paradoxalement, en même temps, développe une singulière débauche de ferveur religieuse! Avec le vol, crapuleux ou déguisé sous la subtilité de procédés apparemment honnêtes et licites, la licence sexuelle et des mœurs est ce qui s’impose à l’observateur dans le phénomène social de relâchement moral au sein de la chrétienté du Congo. Que la raison ou la cause en soit économique, politique et culturelle, rien de plus vrai.


Une crise sociale profonde a ainsi mis à rude épreuve la conscience chrétienne qui devrait lui servir de môle. A cette conscience chrétienne dénervée et aseptisée, la pratique de la continence sexuelle et de la chasteté par exemple, hier sous vigilance permanente, apparaît aujourd’hui comme une invention ridicule et insensée d’hommes et de femmes d’autrefois. Conséquence, dans leurs homélies, les prêtres et les pasteurs ne tonnent plus contre le pêché de la chair! Et il semble s’être imposée aux chrétiens l’idée qu’il est impossible qu’un Dieu sage ait pu imposer des règles aussi inutilement rigides, dans un acte naturel dont la conséquence heureuse est de révéler à ceux qui l’accomplissent, la signification profonde de l’existence et de la vie octroyées aux humains par un Dieu bon. Et les Cathares sont vraiment plaisants qui réprimaient le sexe! Dans cette atmosphère délétère de retour agressif du paganisme, les guides religieux congolais ne font plus reposer, comme naguère, leur autorité morale et leur respectabilité sur une vaste culture générale, et l’austérité des mœurs nimbée d’innocence candide, mais plutôt (inculquée à la conscience populaire) sur la croyance en des pouvoirs extraordinaires que conféreraient, au prêtre et au pasteur, leur état et leur statut d’oints de Dieu! De telles affirmations grotesques emportent, malheureusement, la conviction joyeuse de bien des âmes simples et crédules. Il faut le répéter, parce qu’elles exigent un rien d’héroïsme, la continence sexuelle et la chasteté élèvent, ennoblissent qui les pratique. Elles sont, pour l’ecclésiastique qui en a prononcé le vœu et y reste fidèle, source de respect et de considération sociale. Et, il faut être vraiment mal informé, pour croire que la continence sexuelle, circonstancielle ou à vie, est une invention des missionnaires européens. Il faut avoir lu Mathieu de travers, pour en faire une invention des modernes. En ce qui concerne la chasteté consacrée des clercs, Paul n’était pas passé par quatre chemins. Que ceux qui n’ont pas de dispositions à exercer les fonctions du sacerdoce chrétien comme s’ils étaient des énuques, crie l’apôtre des gentils, fassent autre chose. Ils ne sont pas faits pour le sacerdoce chrétien. Et pourquoi, si l’on n’est ni chrétien, ni ecclésiastique, ces vertus si difficiles?


La continence sexuelle est une aspiration humaine universelle. L’homme de toute l’humanité pense, au fond de lui, à son insu même et en dehors même de toute intention pieuse et de dévotion, que la chasteté décuple les chances de l’homme qui engage une action. Dans l’Afrique ancienne, pour être efficaces, certaines activités exigeaient de ceux qui les menaient, un temps de préparation spirituelle et de purification de l’âme, qui passait par l’imposition à soi de contraintes sexuelles. La suspension des rapports sexuels, les jours précédant l’exercice de ces activités, était une règle générale. Le forgeron, le pêcheur, le chasseur, le laboureur s’y soumettaient de bonne grâce. Nos ancêtres avaient ainsi établi un lien nécessaire entre l’innocence du cœur et de l’âme (que, même légitime, le rapport sexuel ne laisse jamais intacte) et ce que nous appelons la chance, c est-à-dire le sourire favorable de la divinité. Bien heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu (serment des béatitudes). Les femmes beembe du Congo, pour espérer une bonne récolte, faisaient planter l’igname par des enfants innocents. On comprend alors que le prêtre chrétien et le pasteur, grâce à l’intervention desquels Dieu descend parmi les hommes, se doivent de se garder chastes et purs.


Certes, même administré par un pourceau de prêtre, le sacrement reste valable et la messe dite par lui valable aussi. Je suis cependant incliné à croire que quelque chose d’autre s’ajoute lorsque le prêtre est en règle avec Dieu; ou, davantage, est un saint homme. En tout cas, dans notre quête de spiritualité, la chasteté reste un merveilleux support.Que la continence sexuelle, et surtout la chasteté consacrée soient difficiles à vivre, quel adulte l’ignore? Mais, certainement, une vie réglée, la prière et l’étude aident à les vivre avec sérénité, les chrétiens et tous ceux à qui leurs fonctions et leurs statuts social font obligation d’être continents et chastes. Ils attirent, s’ils sont fidèles, les grâces de Dieu sur la communauté. Certes, pour l’observance de la continence sexuelle et de la chasteté, les temps sont difficiles.


En instituant le culte du corps et en légitimant tous ses appétits, en laissant l’initiative à la nature qui refuse les tabous et les contraintes, la société moderne veut désacraliser le sacré, afin de le vivre selon les lois et les désirs de la chair. Or, contrairement à la brute et à l’animal privés de conscience et de projet spirituel, l’homme n’est pas qu’une masse de chair livrée à la tyrannie des sens. Conscient ou non, clairement dessiné ou non, il a un projet spirituel qui est désir d’affirmation de l’esprit sur la chair. Cependant, il ne peut réaliser ce projet sans un minimum d’ascèse, d’exercices contraignants qui, de façon progressive, amènent la chair à faire la volonté de l’esprit. Les Beembe du Congo ont un mot pour désigner cette politesse de l’âme attentive à assurer et à maintenir la supériorité de l’esprit sur la chair: «kinkende». Le kinkende, rapport surveillé de soi à soi, et de soi aux autres, mène à la vertu celui qui se soumet à ses exigences. Celles-ci peuvent se résumer en l’effort constant pour maîtriser ses sens, réguler la force de ses pulsions. Puissant comme l’instinct de conservation, la pulsion sexuelle doit, cependant, être disciplinée, si nous voulons faire quelque chose de notre pauvre existence ballotée par tant de vents contraires. Chez les femmes et les hommes qui ont renoncé aux plaisirs de la table, de la chair et du lit, afin d’être à plein temps au service de Dieu et du monde, la pratique évangélique des vertus cardinales de foi, d’espérance et de charité garantit l’observance de la chasteté et en révèle la profondeur du sens.


Dominique NGOIE-NGALLA

lundi 21 novembre 2011

Le devoir de L'Eglise est de façonner la qualité de vie spirituelle à laquelle l'Evangile nous convie

Le populisme liturgique de nos célébrations eucharistiques est, faute de goût, grossier et ignorance des aspirations religieuses profondes de l’âme africaine. Le populisme, au sein de l’Eglise, est inadmissible lorsqu’il touche aux éléments matériels servant de support au contact du fidèle avec Dieu. L’obéissance à certaines exigences de tenue rend ce contact possible et bénéfique. La première exigence, au lieu de culte, ou ailleurs, est le recueillement, le rassemblement de notre être dispersé par mille problèmes de la quotidienneté. La rencontre avec Dieu présuppose une préparation soignée. Que celle-ci soit joyeuse n’implique pas qu’on y mette cette pétulance des liturgies africaines qui, bien vite, nous détourne de la raison de notre présence au lieu de culte.
Une mise entre parenthèse du flux des choses de la quotidienneté favorise le rassemblement et la concentration de notre être. Cela commence par le silence que, malheureusement, les Africains de l’Inculturation ont en horreur. Les Africains des bidonvilles surtout. Et c’est triste que ce soient ces Africains-là, si frustes, qui se mêlent de liturgie au sein de l’Eglise africaine qui, de plus en plus, se distingue des autres Eglises chrétiennes du monde par son amour du bruit, et la théâtralisation de l’expression de la foi, en se moquant pas mal de ce qu’on est convenu d’appeler le goût (capacité à sentir et à apprécier le beau).
Au fondement de la légitimation de tant de choses laides, en parfaite contradiction avec l’Evangile et le christianisme qui placent au centre de leurs préoccupations, l’éthique de l’exigence (le refus de céder à la médiocrité), une mauvaise interprétation, ce me semble, de l’inculturation dont le concile Vatican II faisait pourtant un principe de libération du génie des diverses cultures du monde. Les inventeurs de la nouvelle liturgie de la célébration eucharistique prétendent s’inspirer des liturgies des religions de l’Afrique ancienne. J’en conclus que, lourdement matérialiste, cette Afrique ancienne ignorait ce qu’est une spiritualité authentique.
Tout en pesant sur eux, celle-ci élimine au maximum, les éléments matériels susceptibles de constituer entrave au mouvement de l’âme désireuse de s’élever vers Dieu. Le corps, avec ses penchants tournés vers la matière, constituant la principale entrave. Or, la liturgie de l’inculturation fait une grande place au corps! Au fond, à force de vouloir vivre un christianisme authentique, c’est-à-dire inspiré de leurs cultures, où on danse beaucoup, les Eglises africaines revivent plus leurs religions traditionnelles que le message chrétien; de façon imaginaire d’ailleurs, puisque de ces religions abandonnées et oubliées depuis la colonisation et leur répression par les missionnaires, il n’est resté, chez nos habitants des bidonvilles, qu’une vague idée, des fragments de rites et de liturgies dont l’assemblage bricolé, puis baptisé chrétien, est proposé par la hiérarchie à la communauté des fidèles.
Naturellement, ceux-ci adhèrent, sans effort, puisqu’ils n’ont changé ni de culture, ni de religion, la religion de leurs ancêtres ayant juste changé de dénomination et de forme d’expression. L’adhésion au christianisme qui récapitule, dépasse et récuse nos petites religions matérialistes doit se traduire par la recherche d’une nouvelle forme d’expression d’une foi et d’une religion qui sont exigence d’excellence. Ces liturgies de boy scout révèlent, je le crains, la pauvreté intellectuelle d’une Eglise qui pense peu, et pour exprimer sa foi plutôt vague en l’Evangile, invente, sans effort, une liturgie instinctive de rustre et de bonne femme.
L’inculturation ouvrait, aux Africains, un espace de recherche hardie en théologie morale par exemple, ou en droit canon. Nous n’avons eu droit, jusqu’aujourd’hui, qu’à des bouffonneries liturgiques dont il serait illusoire d’attendre une amélioration significative de la qualité de la foi des Africains en rapide procès de retour à ce qu’autrefois, on appelait le paganisme. Attesté par ces prises d’assaut des lieux de culte le dimanche, l’ardent besoin de croire des Africains ne signifie pas qu’on doive, pour sa satisfaction, leur proposer n’importe quoi. Les Africains aspirent à une authentique spiritualité qu’on n’atteint certainement pas en laissant libre cours, en lâchant bride, à l’émotion brute et à la fantaisie, sous prétexte de les prendre comme ils sont, alors que le devoir de l’Eglise est de façonner leur sensibilité de rustre qui est une entrave de taille pour la qualité de vie spirituelle à laquelle l’Evangile nous convie.
L’Evangile de Jésus Christ n’a jamais été ces shows frénétiques des cultes des églises africaines, mais grave méditation du tragique de la condition humaine et du mystère de l’incompréhensible amitié de Dieu pour l’homme. Le sérieux et la gravité de nos frères musulmans en leurs mosquées ne pourrait-il inspirer ces chrétiens qui, avec cette sotte assurance, nous fabriquent des liturgies si tristement plaisantes?

mardi 12 juillet 2011

L’Eglise africaine va-t-elle re-évangéliser l’Occident ?

La défection du christianisme est profonde en occident. On le voit à la désertion des lieux de culte aux heures de célébration. Des avancées scientifiques insoupçonnées, dont beaucoup font sourire les choses de la foi ou rendent sceptique une économie consumériste et frivole installent un climat délétère qui amène un maximum de fidèles à décrocher du religieux traditionnel. Malheureusement contre la permanence de la distraction aliénante, l’Eglise se montre faiblement armée, et même adopte les armes de l’adversaire pour mobiliser des ouailles qui se font tristement rares. Dans le même temps, l’annonce de l’évangile en Afrique noire depuis le XIXe a en revanche opéré, un siècle plus tard, comme un transfert de la ferveur religieuse de l’occident en cette région du monde. Ici, croisant le désespoir de la misère économique, l’évangile enflamme les masses qui attendent du christianisme la consolation par l’espoir de l’entrée en paradis, et bien entendu, la protection contre la méchanceté des sorciers.

Depuis quelques décennies, séduite par cette bonne santé apparente de l’Eglise africaine, l’Eglise d’occident lui demande de venir, comme en périple de retour, évangéliser l’occident en procès inquiétant de déchristianisation rapide. Sans condition, semble-t-il ! Sans enquête préalable sur la formation de ces étranges missionnaires que l’Afrique envoie à l’Occident. Ce que l’Eglise d’Occident, assoupie attend de l’Eglise africaine où, pense-t-elle, souffle le vent de la pentecôte c’est sa sève tonifiante. Une confiance aveugle en ces missionnés d’une Eglise aux fondements encore mal-assurés et dont, du point de vue de la doctrine chrétienne, la sève bouillonnante n’a pas forcément que des effets bénéfiques, si l’on ne la discipline. Avec probablement la meilleure intention du monde : mettre de l’ambiance dans des célébrations devenues ennuyeuses, les prêtres Africains venus au secours de l’Occident en panne de foi n’ont pas tardé à mettre au culte une animation d’une exubérance tapageuse inspirée, à les croire de leurs traditions religieuses. La tradition liturgique occidentale si soucieuse de discrétion pour rester conforme à l’esprit de l’Evangile qui est effacement et humilité, est ainsi brutalement subvertie et submergée par la religiosité exubérante et bruyante des missionnaires Noirs. L’espace sacré de l’Eglise qui en principe modifie l’état de conscience et l’attitude du corps du croyant est alors transformé en lieu festif pas tellement favorable à une attitude de prière. Je ne crois pas qu’un sentiment profond de la présence de Dieu en ce lieu ne bloquerait pas net la propension de ces Africains à laisser s’exprimer dans les lieux de culte, plus leur corps que leur âme. Ce Dieu pendu à un gibet, quel sentiment et quel mouvement du corps peut-il inspirer si on croit en lui ? Ces frénétiques battements de mains, ces moulinets ridicules appartiennent-ils vraiment au registre du religieux ?

Les défenseurs des nouvelles liturgies de l’Eglise africaine prétendent s’inspirer des traditions religieuses africaines. Il faut craindre que ce soit là une Afrique de leur invention. Qui fait l’effort de connaitre les religions de l’Afrique et leurs formes d’expression se rend vite compte du sérieux de cette Afrique là. Elle ne mélangeait pas le sacré et le profane. Elle ne transigeait pas avec les valeurs du sacré. Le rituel liturgique africain qui envahit l’Eglise d’Occident friande d’exotisme est en fait une création récente de certaines communautés chrétiennes africaines. Il porte dans ses flancs l’odeur d’une revanche de l’Eglise indigène contre l’Eglise missionnaire et son rituel de célébration imposé. Je suis Noir Africain resté proche des traditions religieuses de mon groupe d’appartenance, et intéressé à leur analyse. Je ne me reconnais pas dans l’actuel rituel de célébration de la messe que ses promoteurs prétendent tirer des traditions religieuses africaines. Je me souviens de ma grand-mère. Elle n’était pas chrétienne. Et cependant, lorsqu’elle priait le grand esprit (Nzambi ya mpungu), elle avait les mains en orante et gardait le silence. Comme les chrétiens de l’Eglise primitive. Nous commençons à vivre, peut-être, de l’esprit de l’Evangile, un rapide les effets pervers d’une inculturation du christianisme mal comprise par des communautés chrétiennes africaines soucieuses au fond, non de spiritualité, mais plutôt pressées de se débarrasser d’un legs de la colonisation honnie. Si les réformes au sein de l’Eglise africaine doivent être menées dans cet état d’esprit, parions qu’avant longtemps, le christianisme africain ne gardera plus du christianisme de stricte obédience que le nom. Syncrétique, grimaçant à force de chercher à lui donner une coloration africaine. Le christianisme authentique est lieu de rencontre de la sensibilité et de la raison. C’est cette heureuse alliance que, livrée à l’ivresse de l’émotion, l’Eglise africaine qui se cherche encore n’a pas encore réussi. Mais y songe-t-elle d’abord ? Puisque, convaincus d’avoir raison, ses ténors se réclament de la négritude qui exalte, on le sait, l’émotion comme moyen de compréhension et d’expression du monde ? Et c’est d’une telle Eglise africaine que l’Eglise d’Occident attend la sève qui la revigore !

Sans traditions chrétiennes, juste évangélisées et devenues autonomes dans un contexte historique ambigu, sans recherches patientes, une telle Eglise africaine ne peut apporter à l’Occident qu’une expression du religieux chrétien confus, barbouillé de rhétorique chrétienne. Il faut plutôt espérer de l’Eglise d’Occident, visiblement décrochée, un sursaut salutaire. L’Afrique qui derrière son flamboiement baroque cache une profonde incompréhension de l’esprit de l’évangile, a besoin d’une renaissance de l’Eglise d’Occident pour reprendre sous sa tutelle fraternelle et non plus coloniale sa merveilleuse aventure. Jusqu’à ce qu’elle atteigne l’âge adulte qu’elle se fait aujourd’hui l’illusion d’avoir atteint.


Par Dominique Ngoïe Ngalla et Philippe Cunctator qui nous livrent leurs réflexions sur le monde d'aujourd'hui : de l'Afrique clopinant sur le chemin de la modernité au reste du monde, de la complexité des enjeux politiques aux péripéties du fait religieux, nous découvrons sous la plume de Dominique l'âme du poète qui rêve d'un autre monde, mais n'oublie ni les brûlures de l'histoire ni la dure réalité du temps présent...

Quelques ouvrages de Dominique Ngoïe-Ngalla...





L'Evangile au coeur de l'Afrique des ethnies dans le temps court
; l'obstacle CU, Ed. Publibook, 2007 .




Route de nuit, roman. Ed. Publibook, 2006.




Aux confins du Ntotila, entre mythe, mémoire et histoire ; bakaa, Ed. Bajag-Méri, 2006.




Quel état pour l'Afrique, Ed. Bajag-Méri, 2003.




Lettre d'un pygmée à un bantu, mise en scène en 1989 par Pierrette Dupoyet au Festival d'Avignon. IPN 1988, Ed. Bajag-Méri, 2003.




Combat pour une renaissance de l'Afrique nègre, Parole de Vivant Ed. Espaces Culturels, Paris, 2002.




Le retour des ethnies. La violence identitaire. Imp. Multiprint, Abidjan, 1999.




L'ombre de la nuit et Lettre à ma grand-mère, nouvelles, ATIMCO Combourg, 1994.




La geste de Ngoma, Mbima, 1982.




Lettre à un étudiant africain, Mbonda, 1980.




Nouveaux poèmes rustiques, Saint-Paul, 1979.




Nocturne, poésie, Saint-Paul, 1977.




Mandouanes, poésie, Saint-Paul, 1976.




L'enfance de Mpassi, récit, Atimco, 1972.




Poèmes rustiques, Atimco, 1971.