Par Dominique Ngoïe Ngalla et Philippe Cunctator qui nous livrent leurs réflexions sur le monde d'aujourd'hui : de l'Afrique clopinant sur le chemin de la modernité au reste du monde, de la complexité des enjeux politiques aux péripéties du fait religieux, nous découvrons sous la plume de Dominique l'âme du poète qui rêve d'un autre monde, mais n'oublie ni les brûlures de l'histoire ni la dure réalité du temps présent...
lundi 6 avril 2009
"Y a bon banania", quand la France s'invite dans la bananeraie
La mauvaise syntaxe du nègre, autrefois appelée « petit-nègre » dans les colonies françaises, peut, tel un enchainement d'incorrections (langue française parlée avec la syntaxe des langues maternelles, autres pratiques héritées de la colonisation assimilées aux façons de faire locales), être articulée à cette autre chose mal assimilée que toute observation de la politique des pays noirs depuis les indépendances laisse apparaître : une gestion chaotique, approximative et désordonnée de la chose publique. Les régimes caractérisés par de telles façons de gérer la chose publique sont des républiques bananières. Au Canada, l'expression courante est celle de « république de bananes », elle vient de l'entreprise United Fruit Company. Dans la première moitié du XXe e siècle, ce grand producteur de bananes finança et manipula pendant environ 50 ans la majorité des États d'Amérique centrale pour mieux conduire ses activités. Cette expression a d'abord et principalement été appliquée aux pays d'Amérique centrale et de la mer des Caraïbes. Elle s'est par la suite étendue aux pays qui, sous les apparences de républiques constitutionnelles, tendent vers l'économie palatiale ou la dictature.
L’histoire heureusement a de ces retournements que parfois même les analystes les plus lucides de son cours n’arrivent pas à prévoir. La mauvaise pratique, la mauvaise grammaire en ce qui concerne les choses de l'Etat, autrefois associée à des pays aux dirigeants mal polis ou peu civilisés, non éduqués à l’éthique démocratique, a désormais cours dans des pays pouvant se targuer de plusieurs siècles de brillante civilisation jamais démentie, et porteurs des valeurs les plus nobles au sujet du genre humain.
Elu de la façon que l’on sait, avec 53% des voix, l’actuel Président de la République a été placé au trône de façon confortable sur la base d’une campagne axée sur une réforme en profondeur des institutions et de la société françaises. C’est l’homme de la « rupture ».
Il a bien raison de se voir en porteur de rupture, bien que, pour diverses raisons, son programme de changement ait du mal à démarrer comme il faut. La vraie rupture viendrait surtout du fait que avant lui, malgré les actes et manœuvres répréhensibles de ses prédécesseurs, ces derniers s’attelaient à maintenir un semblant d’ordre et de tenue « républicains » dans leurs façons. C’était des gredins de haut vol eux ! même en fait de filouterie ils se prenaient avec classe et subtilité.
Il est en effet facile de constater à quel point les manières de notre nouveau roi sont peu recommandables pour une République. Point besoin de les citer, la presse et tous les livres traitant du sujet le font déjà très bien.
Peut être faut-il entendre la rupture tant annoncée comme cette volonté de notre monarque de tropicaliser la République. A la manière de ses pairs et amis peu éduqués du Sud, plusieurs faits se traduisent en une tentative de concentrer le maximum de pouvoir ou à en déléguer quelques pans à ses proches, de telle sorte qu’à plusieurs reprises on a eu peur pour notre chère « séparation des pouvoirs » sans laquelle « tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser » (Montesquieu). C’est un phénomène universel, le pouvoir a propension à en demander toujours davantage, si bien que des mécanismes garantissant une définition, une limitation donc de ce pouvoir sont nécessaires pour ne pas tomber dans les vices naturellement humains qu’on ne reconnaît cependant qu’aux sociétés les « moins évoluées ». Que faire lorsque dans une régime où cette séparation est bien organisée, mais dans lequel le détenteur du pouvoir à tendance à éviter les limites ?
Cette tentative de concentration des pouvoirs à laquelle se mêle un affairisme inquiétant et rarement vu dans ce pays ; cette façon de diriger caractérisée par l’improvisation, le provisoire et la spontanéité rappellent certaines capitales des régions les moins tempérées de notre globe. Dans les régimes démocratiques les chefs d’Etats sont en principe élus sur la base d’un programme et non sur leurs capacités de prestidigitateurs de génie, doués pour épater leur public par la force de leurs tours.
A l’instar de ses amis du Sud, notre Président aime à être populaire, c’est me semble-t-il l’homme le plus médiatisé de France, heureusement garde-t-il encore un peu de pudeur pour ne pas faire placarder son portrait sur les panneaux géants réservés à la publicité dans nos villes. Vous verriez comment les rois tropicaux s’adonnent à l’ostentation, ce sont des spectacles à eux même, ils semblent oublier que « dans la société spectaculaire, il suffit d’être connu pour se croire reconnu, comme si l’apparence venait dédommager l’irréalité d’un sujet sans sol. Les personnages admirés ne sont plus des héros, porteurs d’un message ou d’une mission, ni des justes porteurs d’un référence éthique ; mais des vedettes, modèles de l’homme sans intériorité, champions de l’ostensible et du visible triomphant » (Chantal Delsol, Eloge de la singularité).
Toujours comme les potentats tropicaux, les bisbilles des journalistes à son égard sont crimes de lèse majesté ; les forces de l’ordre sous de tels règnes sont inciviques, se croyant dotées de super prérogatives. L’ordre doit régner, mais jamais au bon endroit. Certains anti-républicains peuvent, avec la bénédiction du pouvoir, dormir sur leurs deux oreilles. L’incantation, la surenchère verbale et la désignation de boucs émissaires masquent bien d’incapacités ou des réticences à agir.
Tels des démiurges, les dirigeants de républiques bananières veulent recréer leurs pays à leur image. Ici on a voulu inculquer au pays des conceptions sorties tout droit de l’esprit du chef. Nous avons eu droit entre autres à l’ « identité nationale » et à une lecture de l’histoire teintée d’affect et d’idéologie.
La rupture, encore elle, tant attendue par les français et d’autres observateurs de la politique de ce pays n’était pas au rendez vous en ce qui concerne le pouvoir d’achat : c’est la faute à la crise, tout le monde le sait. Elle ne s’est pas plus avérée du côté de la françafrique, ce néologisme qualifiant les sordides relations que maintient la France avec ses ex-colonies d’Afrique. On peut en effet constater que des relations clientélistes avec l’Afrique, le soutien à des dictateurs, la défense de l’affairisme français sur ce continent sont toujours de mise. Un ministre a même perdu son poste pour avoir prôné un changement dans ces relations.
Tous ceux qui se posaient la question de savoir si la France était en train de devenir une république bananière peuvent être rassurés, nous croyons trop en la force de l’esprit et du peuple français pour craindre de tomber dans ce que plus d’un siècle de conscience républicaine nous a jusque là évité. Il demeure quand même risible et pathétique à la fois pour un chef d’Etat, en temps de crise, dans un climat social morose, de déclarer « j’ai la banane ». Se tenir ainsi à distance du sort des populations confrontées à une situation difficile a de troublantes ressemblances avec ces Présidents insensible aux souffrances de ceux dont ils ont la charge. Nous savons déjà dans quel type de républiques se trouvent de tels dirigeants. Le pouvoir les fat vivre dans un enchantement dont ils se réveillent rarement. Peut-être a-t-il des vertus psychédéliques chez certaines personnes, pourquoi sinon certains de ces chefs arboreraient-ils souvent ces sourires niais ?
Philippe Ngalla-Ngoïe.
vendredi 13 mars 2009
De la poésie
Les poètes sont des artisans, les poèmes, le fruit de leur labeur. Mais ce sont des artisans dépourvus de buts utilitaires ; à quoi sert la poésie si ce n’est de rendre compte de son monde grâce à l’esthétique des mots. Dans notre siècle post moderne, rongé par l’utile et le rentable, beaucoup voient en la poésie un verbiage inutile, un luxe d’illuminés. La poésie, en vérité n’a d’autres fins que de colorier la vie de gaîté, de tristesse, de douleur, de révolte. Pour les adeptes de la poésie comme source de beauté et d’ornements, elle est comparable à ces belles fleurs qui font l’orgueil des jardins, et Théophile Gauthier de dire « on supprimerait les fleurs, le monde n’en souffrirait pas matériellement ; qui voudrait cependant qu’il n’y eût plus de fleurs ? Je renoncerais plutôt aux pommes de terre qu’aux roses, et je crois qu’il n’y a qu’un utilitaire au monde capable d’arracher une plate bande de tulipes pour y planter des choux »[1] Pour ceux-là par contre, ils sont nombreux, du fait de leur histoire, ou seulement de leur sensibilité aux sinistres œuvres du génie humain, qui portent la marque des souffrances infligées à leur semblables en humanité, la poésie n’est pas seulement transcription de la réalité, elle doit être d’abord et surtout moyen de communication, arme de combat. C’est dans cette lignée que se rangeaient Léopold Cédar Senghor, Aimé Césaire, Langston Hughes, Federico Garcia Lorca, les Black Poets, Gil Scott Heron et bien d’autres encore.
Le poète, de quelque tradition qu’il soit, est un démiurge ; à travers les mots inanimés, soutenus par le rythme seul, il crée une réalité et donne vie aux mots en leur insufflant une âme. C’est ainsi que, comme c’est le cas pour la peinture, on devient plus sensible à la réalité après qu’on ait succombé aux charmes d’un beau poème ou d’un beau tableau. La poésie n’est pas seulement la sœur la plus proche de la musique, son autre soeur la peinture lui est également très attachée : combien de fois n’entendons nous pas, "il y’a de la poésie dans ce tableau!" et combien de poèmes ne nous renvoient-ils pas des images sublimes qu’on souhaiterait voir immortalisées par la palette d’un maître. Il n’y a que la musique qui l’emporte sur la poésie pour transcrire les belles, les tristes, les drôles ou méchantes impressions et conceptions de l’âme. Cette dernière étant rarement vile, car don de Dieu, sauf chez quelques spécimens rares, ses expressions, lyriques lorsqu’elles ont pour objet ses humeurs, et épiques lorsqu’il s’agit de cette âme prise dans des mouvements d’envergure (voyages, tribulations, guerres, complots, etc.) sont toujours dotées de ce caractère élevé, d’où la majesté de la poésie. Tout ce qui est dépourvu de caractère est dit-on prosaïque.
La poésie à l’instar de la peinture peut être gaie et flamboyante, triste et sombre ; c’est selon le sentiment que l’artiste a voulu exprimer dans son œuvre. Par leur art peintres et poètes imitent tous les autres arts, voila leur privilège. Ils se mettent dans la peau d’un agriculteur, d’un banquier, d’une courtisane ou d’une grisette. L’un les représente grâce à sa palette aux nuances variées, l’autre par la magie des mots. Socrate déjà l’avait constaté, qui disait « un peintre fera un portrait ressemblant du cordonnier sans rien entendre au métier de cordonnier […] De même dirons nous, le poète sait si bien par une couche de mots et d’expressions figurées donner à chaque art sans rien entendre, sinon comme imitateur, les couleurs qui lui conviennent, que […] de son discours, soutenu par la mesure du nombre et de l’harmonie, persuade à ceux qui l’entendent et qui ne jugent que sur les vers, qu’il est parfaitement instruit des choses dont il s’agit, tant il y’a naturellement de charme dans la poésie ! »[2]
Philippe Ngalla-Ngoïe.
Après avoir ainsi parlé de poésie, il serait convenable de donner la parole à un poète en lisant un de ses poèmes
ALLELUIA !
(A tous les roitelets disparus)
Merci bon Dieu
Qu’ils s’en aillent petit à petit
Même si les trônes sont échus
Aux princes héritiers
Qui snobent le scrutin
J’ai songé d’être cuistot au palais
Afin d’éviter des présidents à vie
A mon peuple réduit à la dèche
Le café à l’anthrax se prépare
Plus vite qu’un coup d’Etat
Au royaume de la misère
La mort du roitelet est une délivrance
Pour l’indigent qui ignore la jouissance
En voici un et deux et trois
Délaissant la Cadillac
Pour un corbillard flambant neuf
Pendant que les croque-morts
Déchargent le colis dans le caveau
Les opprimés souhaitent
Bon appétit aux termites
Avant qu’ils ne s’emparent du cadavre
Quel que soit l’emballage,
Les bestioles acceptent le cadeau
Que c’est étrange
Pour les grands de se faire bouffer par les petits
Sans doute trop vaniteux pour saisir
Que sous terre les rôles sont inversés
Flambeurs,
Que rapporte l’égoïsme
Si ce n’est l’obésité
Sous le regard impuissant des oubliés
Sans méditer sur la faim
Alors que tout a une fin
Les nantis pleurent
Les affamés se réjouissent
Les bestioles se régalent
Les princes n’y comprennent rien
Serait-il évident pour le nanti de dissocier :
Eloquence et arrogance ?
La terminaison en serait peut être la raison
Pendant l’inhumation du roitelet
Le bas peuple entame la danse du ventre
Pour signifier au successeur
Que ventre vide n’a point de pitié pour l’obèse
A chaque fois que le corbillard s’approche du cimetière
Les affamés reprennent en chœur :
« Bon débarras !»
Dommage pour le roi
Malgré l’effigie remarquable frappée sur sa monnaie
La mort reste incorruptible
Ouf ! Eliott NESS (1) les a précédés
Si non les mafieux s’échapperaient de leur caveau.
Alléluia !
N.Y.S.Y.M.B Lascony, La Blessure de l’âme, Cercle-Congo
(1) Inspecteur de la brigade anticorruption (tombeur d’AL CAPONE).
Lascony est poète et orchestrateur de Jazz, il est l’auteur de « La blessure de l’âme » et de « Requiem pour le repos de mes anges gardiens » préfacé par Dominique Ngoïe-Ngalla
LASCONY et le Panafrican Jazz Orchestra se produiront au "Printemps de la diversité" qui aura lieu le samedi 11 avril 2009, de 14h30 à 20h00, à l'Espace Saint-Martin" 199 bis rue Saint-Martin 75004 Paris .
[1] Théophile Gautier, Préface de Mademoiselle de Maupin
[2] Platon, République
jeudi 26 février 2009
A propos de la musique congolaise dite moderne
La musique est donc une conseillère de l’âme si par ses rythmes et mélodies elle sait lui insuffler tel ou tel sentiment. Langage universel par excellence, puisque atteignant comme aucune autre expression sa cible dans l’âme humaine, elle est une éducatrice non seulement des individus, mais aussi des peuples. Elle peut aussi, reprenons Aristote, conduire au vice comme à la vertu, parce que, bien réglée, elle incite à la grandeur. Rares sont les princes qui ne l’aimèrent pas. Son universalité fait qu’elle se prête avec beauté à toutes les situations de la vie ; c’est l’élément de la culture humaine par excellence. C’est ainsi que Périclès, qui aima tant les beaux arts qu’il permit la grandeur et la beauté d’Athènes en en faisant la promotion, nous dit à son sujet « le plus souvent la musique accompagne la poésie, sa sœur ; celle-ci parle à la pensée par les paroles articulées, qui sont des signes conventionnels des idées ; la musique exprime les grandes et belles conceptions de la poésie, par la langue, touchante, invariable, universelle du cœur. Dans cette langue, les sons graves, par la lenteur de leurs vibrations, sont plus propres à représenter la profonde sensibilité de l’âme, les sons aigus, par la rapidité de leur succession, caractérisent les désirs et déterminations de la volonté ; les sons les plus doux, ceux qui tiennent le milieu dans la gradation des tons, sont à certains égards, en rapport avec le calme de l’âme produit par la sagesse du caractère ; lorsque les modulations sont agitées par des oppositions, des inversions frappantes, et que la pureté du chant est troublée par les dissonances , alors la musique exprime le tumulte des passions :c’est ainsi qu’elle limite les différentes situations de l’âme .»[1]
Ne pouvant être jouée que par des personnes elles-mêmes produits de leurs cultures respectives, la musique peut aussi être considérée comme le reflet de l’âme d’un peuple, ou si l’on veut d’un peuple habité par une culture donnée. Ainsi la musique classique occidentale, par exemple, pourrait être vue comme celle d’un monde pressé de déchiffrer la réalité par la raison ; un monde soucieux de norme, d’ordre et d’harmonie. La musique classique mandingue, celle des « djelis »[2] et des « simbos »[3], traduit l’attachement de ce peuple aux valeurs considérées comme le ciment de l’unité culturelle de ce peuple d’Afrique de l’Ouest. Elle laisse à voir une âme emplie de lyrisme, de nostalgie quant à sa grandeur passée. Le Jazz, musique afro-américaine par excellence est un résumé sonore de l’expérience particulière de cette population au sein des Etats-Unis d’Amérique. Il brasse tous les héritages et les apports de ces Noirs d’Amérique. Le Rap quant à lui a su transcrire la misère et la violence des ghettos des grandes villes américaines où il est né. La basse du reggae, articulée à la répétition des notes de guitare ou de clavier, fait sentir à qui sait écouter le caractère rebelle de cette musique pourtant nonchalante. Les doux et langoureux rythmes de la Rumba congolaise laissent deviner le caractère de ces gens des bords du Stanley Pool. Les notes très souvent nostalgiques de cette musique peignent les congolais en rêveur et songeurs ; rêveurs et songeurs comme des artistes.
Les congolais sont des artistes avant-nous dit, mais de bien drôles d’oiseaux ces artistes congolais ! Dans leur pays rongé par une misère sociale des plus atroces, rappelons qu’en effet, sans exagération, plus de 70% de la population croupit sous des conditions d’existence que même le diable n’offrirait pas à ses convives, condamnée à une existence dont le seul but est la survie au quotidien.
C’est connu de tous, les écoles, les hôpitaux, manquent dans ce pays de tout moyen, ne comptez même pas y trouver les plus basiques. A cela il faut ajouter les conséquences des guerres à répétition qui acharnent ces pauvres diables de congolais.
C’est pourtant dans ces pays (Congo Brazzaville et République Démocratique du Congo), où les chanteurs, certains d’entre eux au moins, se coiffent de la casquette d’intellectuels, que le message diffusé par la musique est loin de coller à réalité. Dans des villes comme Brazzaville ou Kinshasa où il est facile de lire le désespoir et la détresse dans les yeux des individus, la seule musique qu’on entend de nos jours évoque l’incurie la plus folle, à croire que les chanteurs eux aussi ont attrapé la maladie de leurs dirigeants, il faut croire qu’elle est contagieuse.
Rien dans cette musique ne met l’accent sur le chaos dans le quel se sont abîmés ces pays ; le thème récurrent est celui de l’amour. En eussent-ils parlé avec noblesse, qu’aurions nous à leur reprocher. Tabu Ley, Franco et bien d’autres après eux l’ont évoqué dans nombre de leurs chansons, mais ces derniers, surtout Franco, en traitaient presque dans le cadre de l’enquête sociologique. L’amour, dans la chanson congolaise la plus récente est traité de la façon la plus vulgaire. Devenue sa marque, l’obscénité y est tellement présente qu’on en vient à se demander si les femmes, grandes consommatrices de cette musique et par ailleurs objet de ces chansons grossières, ne se posent pas de questions avant d’acheter des œuvres si dégradantes de leur image. Leur manque de réaction en font les complices de ces chanteurs ainsi encouragés à continuer dans l’usage de la grossièreté. Peut-être sont-elles abusées par les aphorismes dont usent ces chanteurs intellectuels aimant à vanter leur formation supérieure acquise localement ou en Europe.
Cette musique donne donc l’impression que ses auteurs manquent d’ouverture. Pourtant ce ne sont pas les pistes qu'ils pourraitent exploiter qui manquent. Il serait malhonnête d'arguer d’une pauvreté culturelle au Congo, ce ne serait pas vrai. Les musiques des terroirs ne cherchent qu’à s’exprimer afin qu’à leur façon elle nous content une autre aventure congolaise et que les jeunes congolais connaissent mieux cette partie de leur patrimoine.
Outre la grossièreté dont ils se sont fait les champions, ces chanteurs qui se piquent d'être des intellectuels au regard avisé, conscience éclairée de leur temps par leur soif de justice et de dignité pour leurs semblables, émaillent leurs chansons de panégyriques de tel ou tel puissant du jour, rarement de bonnes moeurs, sinon comment comprendre qu’un honnête homme, de surcroît chargé de responsabilités, laisse citer son nom, lequel est doublé d’un épithète aussi farfelu que la personne qu’il est sensé qualifier, par de tels fangeux. Ces éloges sont une façon pour nos chanteurs de profiter de leur notoriété, laquelle leur permet d’accéder à nos Versailles équatoriaux ; ce sont les nouveaux Lully, et nos princes, la résurgence des mécènes d’autrefois. C’est grâce à des grosses sommes versées aux chanteurs, des très grosses sommes, que ces derniers doivent quelques mots favorables à leur égard dans telle ou telle chanson. Peu nombreuses sont les manifestations données par nos monarques ou en leur honneur où on ne les voit éclater d’un rire cordial, la main sur l’épaule du roi, de la reine ou d’un duc. Nos intellectuels de chanteurs sont donc dans le commerce de ceux là, dépourvus de finesse et de tout sens de l’esthétique, agissant avec la plus grande légèreté dans leurs fonctions, qui sont les fossoyeurs du peuple. Quel véritable artiste voudrait s’acoquiner à des gens si peu fréquentables ?
Il est vrai qu’il s’est vu des artistes fréquenter des mauvais souverains, mais chez nous l’exagération est criarde, nos laudateurs de souverains bassement méchant et atteignant les cimes de l’incompétence en sont les complices dans le vice. Qu’attendre d’eux un brin de révolte, de contestation, de critique de nos sociétés, hormis le politique, bancales à tous niveaux ? Elles ont depuis longtemps été bannies de leurs thèmes, ici c’est « feti na feti » (la fête totale). La seule chose qui les intéresse, à notre avis, d’après l’étalage grossier de leurs biens dans leurs clips vidéo est certainement la recherche des plaisirs faciles et la poursuite d’idéaux prosaïques.
C’est faux nous dira-t-on, ils évoquent Dieu dans leurs chansons, et d’une belle façon ! Il faut croire qu’ils adhèrent aux idéaux d’humilité et d’amour du Christ. Mais ils font cependant de curieux adorateurs du Seigneur tant leur mode de vie et leurs pratiques spirituelles sont à l’opposé du message des Evangiles. Ce ne sont pas les seuls ,malheureusement, dans ces pays et dans bien d’autres aussi ; les prélats mêmes et autres pasteurs donnent du Christ une piètre image. Socrate déjà l’avait constaté, lui qui, selon la prière que Gérard de Nerval lui prête, dit à Dieu «Combien l’homme incrédule a rabaissé ton être !/ Trop bas pour te juger, il écoute le prêtre/ Qui te fait, comme lui, vil, aveugle et méchant/ Les imposteurs sacrés qui vivent de ton culte,/ te prodiguent sans cesse l’outrage et l’insulte/ Ils font de ton empire un enfer,/ te peignant gouvernant de tes mains souveraines / Un stupide ramas de machines humaines/ Avec une verge de fer »[4].
Nos amis de la Parole sont abonnés aux « ngangas » (praticiens des sciences occultes) et autres vendeurs d’illusions. Le seul talent ne suffit pas ; il faut toujours avoir avec soi des esprits qui rendent le succès favorable. Dans les causeries au sujet de la musique le déclin de popularité de certains chanteurs s’explique souvent par la défaillance de ses fétiches, la violation de tel ou tel interdit qu’aurait fait un marabout, ou encore par le fait qu’un concurrent ait trouvé magie plus puissante.
On ne demande pas à ces chanteurs de devenir des philosophes, encore moins des guérilleros, mais en raison du rôle important qu’ils jouent dans nos sociétés, ils devraient simplement avoir une conscience plus aiguë de leur devoir qui est entre autres, d’élever ou seulement d’illustrer la conscience populaire, car les hommes sont le plus souvent entraînés par le mouvement du cœur plus que par le mouvement de la pensée.
Philippe Ngalla-Ngoïe
[1] Périclès, de l’influence des beaux-arts sur la félicité publique
[2] Griots
[3] Grands guerriers
[4] G de Nerval, Prière de Socrate
vendredi 23 janvier 2009
Le tragique dans l’œuvre poétique de Tchikaya U Tam’si
L’œuvre poétique de Tchikaya Utam’si se noue autour d’une vision apocalyptique d’un monde désarticulé et excessif ou le poète étouffe ; car il aime l’ordre. « C’est au feu, écrit-il, que je me suis lié, car j’aime l’ordre ». Or désaccordé, déréglé, le monde dans lequel il naît est frappé d’absurdité essentielle qui appelle en vain un sens. Le poète amoureux de l’ordre est alors voué à l’insatisfaction et au combat. Sans relâche, sans espoir ; cependant n’abdiquant jamais. Il a assez d’orgueil pour cela « je ne sais pas courber la tête » écrit-il dans Epitomé. La révolte permanente donc, élevée au rang d’une esthétique de la création et enveloppée de cet humour noir caractéristique, lui aussi de la poétique Utam’sienne. Cet humour noir sert de bouclier au poète qui affronte le destin. Nicolas Martin Granel a consacré de belles pages à cet humour (Rires noirs).
Cette situation d’inconfort moral a fait de Tchikaya Utam’si, le poète à la gueule désolée à force de tristesse et de déréliction. Le comte de Lautréamont l’eût aimé. Tchikaya Utam’si, c’est le prince d’Aquitaine à la tour abolie.
Il en eut tout le temps pleuré, si pour affronter son terrible destin, il n’avait disposé d’une arme tout aussi terrible : son rire sarcastique qui chasse les mauvais sangs et qui tue, comme il l’affirme lui-même. On comprend que ce poète amer soit aussi, par voie de conséquence, une manière de chevalier servant, redresseur de torts, un peu dans le style de Don Quichotte. Voila pourquoi il a revêtu le destin de l’Afrique et de tous les mal-aimés du monde. Voila qu’il se sent Juif aussi. Il en porte la souffrance, parallèle au christ qui porte la souffrance du monde.
Epine pour Epine, il est le portrait du Christ souffrant. Une différence radicale cependant sépare les deux crucifiés. Face au Christ, doux, humble, patient et qui se tait, Tchikaya Utam’si, sans cesse piaffant d’impatience devant le désordre du monde, et tout le temps éclatant en remontrances, en apostrophes et en imprécations terribles.
Avait-il la foi ainsi que peuvent donner ces deux vers d’Epitomé et d’autres : « Christ, je me convertis puisque tu me tentes, je valserai au son de ta tristesse lente ». L’élan vers le Christ paraît sincère. Avait-il donc la foi, car c’est la une bien belle prière à mettre dans la bouche d’un mystique ? Rien de moins sûr chez cet homme si complexe qui porte en lui tant de contradictions. En tout cas s’il eût jamais la foi, ce ne devait pas être une foi de bigote.
J’ai eu à deux reprises de ma vie, le bonheur de rencontrer l’homme et le poète marqué à l’âme, comme rarement poète fut marqué. Ce fut, pour moi, un bonheur et un honneur. Sans mérite de ma part, la chance me faisait rencontrer un poète salué par la critique comme le meilleur de sa génération, après Senghor et césaire. Je ne me souviens pas de la date exacte, mes deux rencontres avec Tchikaya Utam’si eurent lieu entre 1974 et 1980. ce fut à l’occasion de deux repas donnés en l’honneur du poète par l’ambassade de France à Brazzaville.
Comme il était seul, on me demanda. En l’absence de Tati Loutard, son compatriote, et bientôt son émule, de lui tenir compagnie. J’acceptai, un peu malgré moi, par politesse ; parce que je me demandais, intimidé, comment m’y prendre pour tenir mon rôle d’animateur de la soirée, n’ayant alors lu de Tchikaya Utam’si que très peu de choses. Certes, de mes lectures en diagonale de l’œuvre publiée du poète quelques fragments de vers m’étaient restés qui chantaient dans ma mémoire ; mais c’était insuffisant pour espérer soutenir une conversation avec le poète, qui ne manquerait pas, pensais-je, d’orienter notre conversation sur l’écriture. Après tout je représentait la faculté de Lettres. Je fus soulagé. D’écriture, il ne fut point question ce soir là. Nous parlâmes de tout et de rien, sauf de littérature.
Alors faute de prétexte, le volcan que j’avais en face de moi parut éteint. En tout cas, pas d’éruption ; même pas de fumée. Le temps d’un repas et d’une soirée, Tchikaya Utam’si avait pris congé de son démon intérieur. Il me donna l’impression d’être en parfaite harmonie avec lui-même et le monde à l’absurdité duquel s’alimentaient sa révolte et sa poésie.
De tout ce que j’entendis de sa bouche, en ces deux rencontres, je retins sa passion de la liberté. Cela devait plus tard me donner le courage d’affronter l’hermétisme redouté du poète. Par un continuel mouvement de balancier, je m’efforçait de remonter du souvenir ému du poète pour aller au cœur de son œuvre où la parole roulée dans l’énigme s’enlève sur un décor d’orage et de tempête dont les sarcasmes d’un rire intempestif découple la violence déchaînée. Violence parfaitement rendue par la torture que le poète inflige aux mots, aux phrases sorties de l’ordre attendu ; désarticulées, séparées du contexte logique auquel ils sont liés d’habitude pour se couler dans le rythme incantatoire de la formule magique par où l’homme entre en contact avec les forces cosmiques.
C’est peut-être cela l’hermétisme de la poésie de la poésie de Tchikaya Utam’si, dont, en ce qui me concerne, il me semble n’avoir cerné qu’une choses : le tragique comme socle de l’œuvre poétique d’Utam’si est né au départ du tempérament du poète avide d’absolu, mais qui doit compter avec les limites que lui impose ka condition humaine, la finitude. De là cette révolte qui traverse toute l’œuvre poétique de Tchikaya Utam’si. De là, chez lui, cette obsession de la mort ; la mort qui est l’échec final de l’histoire de l’homme. Tragique né de l’impossibilité pour l’homme de ne trouver aucune solution satisfaisante à sa condition d’être aspirant à l’infini. Tragique né de la conscience aiguë que Tchikaya Utam’si a de l’absurdité de la condition humaine où les contradictions restent insurmontables, où le réel n’est jamais à notre goût, où l’homme est jeté dans un monde sans raison ni providence. La conscience du tragique est au fondement de la douleur et de la souffrance du poète. Il a ramassé cette situation d’inconfort moral dans les deux vers d’Epitomé : « Mon âme est une écharde dans mon corps. »
Ce monde dans lequel l’homme est voué à l’insatisfaction et au combat, Tchikaya Utam’si eut voulu en trouver consolation dans la religion chrétienne et le Christ avec lequel il se découvre un singulier rapport de similitude, presque d’identité de destin. L’élan de sympathie vers le crucifié se fige et tourne à la dérision et à la récusation violente lorsque le poète découvre que le Christ ne joue pas le jeu, et qu’il est au fond celui par qui tant de malheurs sont arrivés à l’Afrique et aux nègres dont il revêtu le destin tragique.
Si le tragique peut se définir comme le sentiment d’inconfort moral et insoutenable que l’homme éprouve en prenant conscience de sa condition d’homme voué à la finitude, alors qu’une part de lui se rebelle qui aspire à l’éternité, alors le tragique est au cœur de la poésie de Tchikaya Utam’si ; et ni le divertissement pascalien, ni son humour noir ne peuvent le délivrer.
Pas même l’amour. « Aimer, écrit-il, me fut amer. C’est cela l’amour, presque un caillou au coup ». Effrayant ! Pas même l’amitié. On peut se demander quelle conception de l’amitié, celui qui a pu écrire : « l’ami sera le traître, l’aimée, la polissonne », « la fraternité fut un mot, j’en fis un os de plus à joindre à mon squelette » !
Il lui reste d’avoir le courage d’accueillir la vie comme elle vient, comme elle s’offre à lui. Même si c’est une vie sans justification, sans providence. Pas facile ; l’esprit regimbe au point que, dans l’espoir d’un peu de réconciliation, Tchikaya Utam’si dans l’œuvre duquel la religion chrétienne est le thème obsessionnel, est tenté de se convertir au Christ dans le destin est semblable au sien. Mais il se ravise bientôt de la différence radicale qu’il y a entre de l’idéologie de ce Christ qui le séduit et son projet à lui du monde. A partir de ce moment là, tout en se défendant contre la séduction que, malgré tout il continue à exercer sur lui, le poète prend ses distances avec ce Christ sale pour retourner à son cauchemar et à rire protecteur « le seul uniforme, écrit-il, que je n’ai jamais porté en haillons dans les orgies, il gardait mon cœur/ contre mes appétits d’ogre » (Le vent, 1964).
mercredi 7 janvier 2009
De l'amour du beau chez les hommes d'Etats
Dans sa tentative soutenue de lâcher le fil qui le liait avec ce que l’histoire des civilisations avait semble-t-il légué de façon définitive à l’humanité pour en faire la marque (religions, communautés, valeurs, autorité, etc.), l’homme de la modernité s'est renié.
L’un des avatars ce cette crise de l’homme se manifeste dans le rejet de la culture. Ça fait ringard que d’apprécier les œuvres qui forment, polissent et façonnent une âme charmante et élégante. On comprendrait que ce rejet ne soit que le fait de ces barbares venus d’ailleurs, cette « racaille » habitant les quartiers déshérités de nos villes, dont le refus d’embrasser la belle et grande culture du pays d’accueil est entendu par certains comme le refus d’un monde condescendant et méprisant à leur égard. Malheureusement cette crise n’a pas eu la décence de s'arrêter dans ces ghettos ; elle touche aussi l’élite et ses bastions, où il n’est plus inouï de rencontrer des crêtes d’iroquois et autres comportements de zoulous et de papous. La logique de la consommation voudrait que les codes de consommation, les codes culturels aussi, bien entendu, soient définis par cette élite, sorte d’aristocratie moderne. Malheureusement encore, nos princes et comtes modernes n’ont de noblesse que l’apparat.
Ne cherchons pas loin, regardons du côté de l’Elysée dont le maître, chef suprême du bling bling, a tiré à boulets rouges sur un classique parmi les classiques de la littérature de ce pays, ça manque cruellement d’élégance, et quelle épaisseur pour le roi de France !
Fait grave pour le pays dont les lettres sont une référence pour l’humanité entière. L’esprit français, nourri d’humanisme, de beauté et de révolte, plus qu’autre chose, a contribué à la promotion de la France et de sa langue.
Autres temps autres mœurs nous dira-t-on ! Cela est bien vrai, mais vu la déliquescence de nos chefs, princes sans noblesse, il est difficile de ne pas raviver le souvenir de ces présidents, rois, stratèges, dictateurs et consuls amis des arts et des belles lettres, ami du beau grâce auquel ils ont permis le rayonnement des pays dont ils avaient la charge.
Deux chefs d’Etat français, non des moindres, se sont illustrés par cette affinité entre la fonction de Président de la République et la vocation d’écrivain. Pour Charles De Gaulle « la véritable école du commandement est la culture générale […], il n’est pas d’illustre capitaine qui n’eut le goût et le sentiment du patrimoine de l’esprit humain. Au fond des victoires d’Alexandre on retrouve toujours Aristote ».
Un autre grand capitaine contemporain de De Gaulle s’est lui aussi épris de lettres, Winston Leonard Spencer Churchill, écrivain et orateur brillant, se vit attribuer le prix Nobel de littérature en 1953. Au plus loin que mes souvenirs remontent, Périclès stratège d’Athènes aima la compagnie des artistes et intellectuels plus que celle des politiques ; Anaxagore fut son grand ami. Périclès dont une période de l’histoire de son pays porte son nom, le Ve siècle avant Jésus Christ, n’a régné en fait que trente ans, mais a favorisé plus que quiconque l’essor du beau et a fait preuve de génie dans la conduite des affaires. Il « unira cet attrait irrésistible des grâces et de l’aménité que les beaux arts répondent sur leurs protecteurs aux qualités, aux vertus et à l’héroïsme dont il nous offre le modèle » ; le Parthénon, fruit de son tandem avec Phidias peut toujours, quoique très vieux, être admiré à Athènes.
Alexandre et Jules César, ce politique doué, écrivain au style révéré, se sont eux aussi illustrés en tant que bâtisseurs de belles œuvres. Plus près de nous François Ier, roi de la Renaissance française s’attacha aux maîtres italiens, dont le plus illustre des florentins. Plusieurs châteaux, Fontainebleau en est le plus connu, sont l’écrin de leurs belles œuvres.
Parangon de l’absolutisme, Louis XIV voulut assurer à sa patrie l’éternel prestige que confèrent les grandes créations de beauté. Il a su reconnaître le beau en la musique de Lully, dans les vers de Molière, de Racine, et dans l’art de bien d’autres. La création du beau en France fut chez lui une arme de gouvernement.
Ces grands que nous venons de citer ont marqué leurs règnes par la place qu’ils accordaient au beau ; ils ne s’en montrèrent pas moins, bons gestionnaires, cruels ou bons soldats au moment de guerroyer. Qu’en est-il alors de ces rois modernes, dernier bastion de l’absolutisme ? Ces rois tropicaux, n’appréciant le beau que dans les plaisirs éphémères, s’ennuient avec les œuvres de l’esprit. De beaux châteaux, et non ces battisses d’un baroque de mauvais goût, des théâtres des musées ou des auditoriums dans leurs pays nous auraient prouvé le contraire.
Philippe Ngalla-Ngoïe
mercredi 10 décembre 2008
Les écrivains, la crise et la misère du monde
Nous sommes désormais adeptes de l’avènement d’une réalité enchantée, féerique, que nous invoquons à coup de déclarations utopiques empreintes d’affect et d’émotivité pour les politiques ; et de publicité repoussant sans cesse les limites du possible pour les industriels. Même la littérature est frappée par ce phénomène, avatar de la modernité tardive.
Lorsque l’on braque le projecteur sur la partie la plus « humanisée », dit-on, de l’humanité, on constate qu’elle a oublié de nourrir l’Homme en elle pour s’adonner corps et âme à la poursuite rêves hédonistes, à l’euphorie et à l’économisme. Difficile de trouver ailleurs plus ingénieux en matière de réalisation de profits et plus au fait du réalisme économique. Dans certaines contrées de cette humanité d’avant-garde, certains yeux et certains sourires reflètent "le billet vert". Fini la capacité à s’émouvoir réellement pour les choses dépourvues de valeur lucrative ou non prometteuses de profits. L'émotion commandée par la surexposition médiatique des catastrophes humaines de tous genres n'est plus au rendez-vous, elles font partie de la normalité, nous y sommes habitués: des monceaux de cadavres aux enfants faméliques, victimes de la famine, tout y est. Les chaines de télévision et les magazines aux grands tirages nous disent de quoi il faut être ému. Tant-pis pour les victimes des événements tragiques non médiatisés, vos malheurs ne sont pas générateurs de "buzz".
Cette société est celle du modèle libéral débridé qui, depuis quelques décennies, règne sans partage sur le monde.
Lorsque le système fonctionnait, tout allait bien ; personne n’était à plaindre, même pas les pauvres, ces millions de personnes jetées à la misère : ils n’avaient qu’à être aussi habiles que les autres. Leur pauvreté était entendue comme le résultat de leur paresse ou de leur ignorance volontaire des canaux de l’enrichissement. C’était oublier que, selon l’idéologie dominante, le capital l’avait définitivement emporté sur le travail, sauf à compter les encouragements du fameux « travaillez plus pour gagner plus », slogan qui a compté de beaucoup dans le ralliement de la classe populaire au candidat du centre droit français aux élections présidentielles de 2007.
Travailler plus serait le souhait des abonnés aux contrats à temps partiel et autres contrats précaires. Travailler toujours plus lorsque les revenus du travail stagnent et que ceux du capital ne cessent de s'envoler, que les salariés s'enfoncent chaque jour un peu plus dans la pauvreté?
Avec le surgissement de la crise financière, cette bête féroce créée par les apprentis sorciers que sont les génies de la finance est sortie de sa cage. Tel le Minotaure, elle coûte beaucoup à la communauté tant elle fait des victimes ; elle a même déjà mangé quelques uns de ses créateurs.
Aveuglés par la promesse de gains toujours plus élevés, ces as de la finance naviguaient à vue, après avoir jeté tous les instruments de contrôle et de navigation, sur une eau aux multiples écueils et bancs de sables.
En sortant de sa cage ouverte par la crise des sub-primes, le monstre a tout fracassé. De grandes institutions y sont passées, des patrons ont été limogés, des salariés continuent d'être licenciés.
Autrefois moqué, négligé, hors jeu, promis à une mort prochaine par les acteurs du libéralisme dérégulateur, dont font partie les maîtres de la finance, nouveaux faux monnayeurs, l’Etat est tout de suite intervenu. C’est Thésée!
L’acteur gênant d’hier est nécessaire aujourd’hui. Cette intervention bien que nécessaire, s’est montrée plus prompte à secourir les pyromanes. Ne nous étonnons pas, les mêmes lui riront au nez une fois que ces naïfs bouffis d’orgueil financier et économique se jugeront à l’abri. La reconnaissance n’habite pas les gens peu habitués à la frugalité, l’abondance leur est naturelle. Ils n’ont ni la gratitude, ni la générosité du pauvre.
L’Etat n’a pas tendu la main aux victimes réelles de la crise : les pauvres et toutes les personnes situées à la lisière de la misère, Dieu sait qu’ils sont nombreux !
Déjà oubliés pendant que le bal de la finance se déroulait sans fausse note apparente, oubliés même par les écrivains, dont la mission, du fait de leur sensibilité et de leur aptitude à l’indignation, est de réagir à l’injuste. Faut-il réveiller ceux qui, tels Zola, Hugo et bien d’autres, s’étaient illustrés par l’exposition de cette difformité de l’humanité.
Lorsque la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme fête ses soixante ans, les droits qu’elle consacre à toute l’humanité sont loin d’être une réalité. Le combat reste à mener tant que demeurent des maux comme la famine ; oh la vilaine ! Elle a encore progressé (963 millions de personnes souffrent de la famine, soit 40 millions de plus qu’en 2007). Le droit à l’éducation, le droit au logement, le droit à mener une vie familiale normale, n’en parlons même pas : les revendications et manifestations de tout ordre au sujet de ces derniers sont assez éloquents. Quant à la protection contre l’arbitraire de la puissance publique, l’affaire "Libération" est encore récente pour nous rappeler que là aussi, même dans une grande démocratie, les choses ne sont pas au point. Vigilance et combat permanent sont nécessaires pour plus de dignité.
J’en rappelle donc aux écrivains, surtout ceux d’Afrique, afin que leur œuvre soit la voix des « damnés de la terre ». Ne laissons pas la littérature être gagnée par la logique de consommation. Elle oriente la production sur l’affect, le mièvre et le sensationnel.
Les écrivains sont des artistes, la logique industrielle en fait des artisans dont l’œuvre est dénuée de singularité et de charge symbolique. Ils se sont laissé prendre au jeu, leur oeuvre ne s'inscrit plus dans l'Histoire, c'est à dire dans l'immuabilité de la condition humaine.
L'insuccès crée de l'aigreur, nous dira-ton, mais il n'est pas question d'amertume ici, un simple étonnement devant les façons inouïes des écrivains d'aujourd'hui.
Dans ce monde, n’ayons pas peur des mots, et ne voyons pas là du pessimisme; dans ce monde où beaucoup de nos semblables vivent un cauchemar du fait d’un économisme créateur de misère sociale, on ne saurait se priver d’œuvres qui évoquent et dénoncent ce spectacle de mauvais goût . Les artistes sont ces fous du roi à la parole débridée ; leur âme porte naturellement vers les incohérences ou les beautés de l’humanité.
Point de mauvaise foi, reconnaissons qu'il est encore des auteurs aujourd'hui, qui se définissent par leur combat ou simplement par une proximité a ras le sol de la réalité. Hommage à eux.
Philippe Ngalla-Ngoie
vendredi 21 novembre 2008
Election de Barack Obama, le bel exemple de l'Amérique
L’élection de Barack Hussein Obama comme quarante quatrième Président des Etats-Unis d’Amérique, qui vient de nous prouver que cela est possible, nous donne là un bon exemple : à force de courage et de volonté il est possible de transcender les barrières raciales et de reconnaître, comme Montaigne et tous les autres humanistes, que tout homme, qu’il vienne des Kouriles ou du Kalahari, porte en lui l’entière part de l’humanité.
L’exemple est beau non seulement du fait de l’histoire torturée de ces Noirs mal aimés d’Amérique dont nous connaissons tous la tragique épopée, mais parce que les Etats-Unis montrent qu’ils n’ont pas peur d’affronter leurs contradictions et leurs différences. Les Blancs on le sait, ont dû, petit à petit, céder face au combat exemplaire de ces fils Noirs d’Amérique en mal de reconnaissance dans un pays qu’ils ont contribué à construire.
Le combat pour les droits civiques d’il y a une cinquantaine d’années, animé par Martin Luther King, Malcom X, les Black Panthers et plein d’autres personnes, avait permis d’envisager un avenir meilleur ; il était devenu possible aux fils d’esclaves d’accéder aux plus hautes fonctions économiques, académiques et politiques. Ce combat a profondément transformé la société américaine, il lui a permis de sortir de l’immobilisme auquel la destinait son histoire et d’ériger une société fluide, dans laquelle on n’occupe pas forcément la même place qu’à la naissance. Chacun peut désormais occuper la place que ses ambitions se proposent d’occuper. Grâce au courage et à la lucidité des américains, le rêve hier encore utopique de Martin Luther King s’est réalisé.
Barack Obama, ce type avec un drôle de nom comme il le dit lui-même, a commencé à susciter l’engouement bien au-delà de son pays dès l’annonce de sa candidature aux primaires démocrates. Ce fils d’africain n’a pas seulement conquis les africains, mais il a aussi séduit les européens. Les français, d’après un sondage, étaient près à voter pour lui à 78%.
Une question cependant vient à l’esprit lorsque l’on voit l’enthousiasme des français et des autres européens au sujet de Barack Obama. Est-il un nouveau gadget pour nous autres modernes englués dans cette société du spectacle, n’est-il qu’un nouvel objet de distraction pour nous modernes toujours en quête de sensationnel; l’expérience de Barack Obama est elle possible ailleurs qu’aux Etats-Unis ?
L’accès à la Présidence américaine de Mr Obama n’a été possible que par la prise en compte par les institutions américaines des revendications politiques de ces minorités, de leurs possibilités d’accès à des institutions dont leur appartenance raciale leur fermait d’emblée les portes. L’Amérique de Barack Obama assume sa diversité et souhaite en profiter pleinement.
Pour une Europe qui en de nombreuses situations s’inspire des Etats-Unis, même de ses erreurs, il y a en ce cas un gros retard.
En France il n’existe pas officiellement de cloisonnement ethnique ou de communautarisme ; il n’existe donc pas officiellement de problèmes relatifs à la représentation ou à l’insertion des minorités, il y a la République. Trois fois faux ! On est plutôt tentés d’ignorer ces différences sensées être fondues dans le creuset républicain. La France ne regarde pas les différences en son sein, elle tend plutôt à l’identité nationale. Le principe de citoyenneté est affirmé mais pas appliqué. La République pourvoit d’emblée à l’égalité, certes, mais cela n’est possible en pratique que par la mise en œuvre de mesures positives concrètes tendant à la réaliser, ou du moins à corriger les effets négatifs d’une altérité non assumée.
Philippe Ngalla-Ngoïe
Par Dominique Ngoïe Ngalla et Philippe Cunctator qui nous livrent leurs réflexions sur le monde d'aujourd'hui : de l'Afrique clopinant sur le chemin de la modernité au reste du monde, de la complexité des enjeux politiques aux péripéties du fait religieux, nous découvrons sous la plume de Dominique l'âme du poète qui rêve d'un autre monde, mais n'oublie ni les brûlures de l'histoire ni la dure réalité du temps présent...
Quelques ouvrages de Dominique Ngoïe-Ngalla...
L'Evangile au coeur de l'Afrique des ethnies dans le temps court ; l'obstacle CU, Ed. Publibook, 2007 .
Route de nuit, roman. Ed. Publibook, 2006.
Aux confins du Ntotila, entre mythe, mémoire et histoire ; bakaa, Ed. Bajag-Méri, 2006.
Quel état pour l'Afrique, Ed. Bajag-Méri, 2003.
Lettre d'un pygmée à un bantu, mise en scène en 1989 par Pierrette Dupoyet au Festival d'Avignon. IPN 1988, Ed. Bajag-Méri, 2003.
Combat pour une renaissance de l'Afrique nègre, Parole de Vivant Ed. Espaces Culturels, Paris, 2002.
Le retour des ethnies. La violence identitaire. Imp. Multiprint, Abidjan, 1999.
L'ombre de la nuit et Lettre à ma grand-mère, nouvelles, ATIMCO Combourg, 1994.
La geste de Ngoma, Mbima, 1982.
Lettre à un étudiant africain, Mbonda, 1980.
Nouveaux poèmes rustiques, Saint-Paul, 1979.
Nocturne, poésie, Saint-Paul, 1977.
Mandouanes, poésie, Saint-Paul, 1976.
L'enfance de Mpassi, récit, Atimco, 1972.
Poèmes rustiques, Atimco, 1971.